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La police française dans le Maroc colonial (1912-1956)

Une institution au cœur du système colonial

Lorsque le traité de Fès instaure le protectorat français sur l'Empire chérifien le 30 mars 1912, la France hérite d'un territoire vaste et contrasté, où l'autorité du Sultan, le Makhzen, ne s'exerce pleinement que sur une partie du pays . Pour administrer ce territoire et assurer la sécurité de la présence européenne grandissante, les autorités coloniales doivent très rapidement mettre en place un appareil de maintien de l'ordre efficace. Cet appareil prendra deux formes principales : d'une part, la gendarmerie, héritière des traditions militaires, et d'autre part, la Police chérifienne, une institution civile originale pensée comme une police d'État moderne. Leur histoire, étroitement mêlée à celle de la "pacification" puis de la lutte contre les nationalismes, éclaire d'un jour cru les mécanismes du pouvoir colonial et ses continuités inattendues après l'indépendance.

Les origines militaires : La gendarmerie française au Maroc (1907-1912)

Avant même l'établissement officiel du protectorat, la présence française au Maroc est d'abord militaire. Dès 1907, à la suite des émeutes de Casablanca qui causent la mort de plusieurs ouvriers européens, un corps expéditionnaire est débarqué. Comme dans toute opération militaire, une prévôté (police judiciaire militaire) accompagne les troupes. Ce détachement initial est divisé en deux formations : l'une pour le Maroc occidental (débarquée à Casablanca en septembre 1907) et l'autre pour le Maroc oriental (formée à Oujda en décembre de la même année) .


la police franco-marocaine à Oujda
carte postale ancienne ayant voyagée en 1908

Le rôle de ces premiers gendarmes est typique d'une force en campagne : ils participent aux combats, assurent l'ordre dans les camps, escortent les convois et organisent les transferts de prisonniers. Les premiers postes fixes de gendarmerie apparaissent dès mai 1908 dans la région de la Chaouïa, puis s'étendent à Rabat, Salé (1911) et Fès (1911) . Avec la signature du traité de Fès en 1912, la présence française se structure. Les deux prévôtés sont réunies et, en 1928, elles prennent le nom de Légion de gendarmerie du Maroc, forte de 328 gendarmes et 70 auxiliaires locaux .

La Police chérifienne

Parallèlement à la gendarmerie, une institution policière civile est créée dès 1913 : la Police chérifienne. Comme son nom l'indique, elle est théoriquement placée sous l'autorité du Sultan, mais en réalité, elle est conçue, organisée et contrôlée par les Français. Il s'agit d'une innovation majeure : pour la première fois au Maroc, une police d'État est compétente sur l'ensemble de la zone française du protectorat, rompant avec les structures morcelées du Makhzen .

La Police chérifienne est une institution "mixte", composée d'environ un tiers d'agents marocains, encadrés par des Français. Cette mixité n'est pas le signe d'une volonté de transfert progressif des compétences, mais répond à un besoin pratique : disposer d'intermédiaires locaux pour le maintien de l'ordre et pallier le manque d'effectifs français .

Dans les années 1930, et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, sa mission principale évolue. Si ses fonctions quotidiennes incluent la sécurité publique et la police judiciaire, elle se spécialise de plus en plus dans la surveillance et la répression des mouvements nationalistes. Elle prend pour modèle la police métropolitaine française, se centralise et développe d'importants services de renseignement. Cependant, elle reste chroniquement en sous-effectifs et doit composer avec la concurrence de l'armée française, actrice majeure du maintien de l'ordre colonial .

L'ordre colonial à l'épreuve : de la pacification à la répression politique

Les forces de police française au Maroc sont confrontées à plusieurs défis majeurs. Dès les premières années du protectorat, il s'agit de sécuriser les villes et les campagnes, souvent en coordination avec l'armée. La révolte sanglante des tabors (soldats marocains) à Fès en avril 1912, qui cause la mort de nombreux officiers et civils européens, illustre la fragilité de l'ordre colonial naissant et le rôle crucial de la gendarmerie et des troupes pour rétablir la situation .


le poste de police à Oujda

Sous le long ministère du Résident général Hubert Lyautey, le modèle d'administration indirecte se met en place. Un corps de hauts fonctionnaires, les contrôleurs civils, est créé dès 1913. Bien que n'étant pas des policiers, ils jouent un rôle clé dans le dispositif de contrôle territorial. Placés auprès des autorités locales (pachas et caïds), ils sont les "mandataires de la puissance protectrice", chargés de surveiller et de conseiller l'administration traditionnelle. Vêtus d'uniformes, d'abord militaires puis de style préfectoral, ils forment un "corps d'élite" profondément loyal à la hiérarchie française .

À partir des années 1950, la lutte contre les nationalistes devient la priorité absolue. L'exil du Sultan Mohammed V en août 1953, imposé par les autorités françaises, déclenche une vague de violences nationalistes qui met à rude épreuve la police coloniale. La Police chérifienne est alors en première ligne pour réprimer les manifestations et démanteler les réseaux indépendantistes .

La Zone internationale de Tanger : Un cas particulier (1923-1928)

Un chapitre à part dans cette histoire est celui de la Gendarmerie internationale de Tanger. De 1923 à 1928, la ville de Tanger est dotée d'un statut international. Pour assurer la sécurité publique et le maintien de l'ordre au profit des tribunaux et de l'administration internationale, un détachement de gendarmerie composé de personnels issus de plusieurs pays (France, Espagne, Italie, Belgique) est mis sur pied. Cette force multinationale illustre la complexité des statuts juridiques qui pouvaient coexister au Maroc à cette époque .

De la colonie à l'indépendance : Continuités et héritages (1956-1960)

L'indépendance du Maroc, proclamée en 1956, n'entraîne pas une rupture brutale pour les forces de police. Au contraire, la période de transition est marquée par de fortes continuités institutionnelles et humaines.

La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) du Maroc indépendant n'est pas créée ex nihilo. Elle est l'héritière directe de la Police chérifienne, dont elle reprend les structures. Cette transmission s'explique par le contexte politique de l'époque : face à la montée en puissance des partis nationalistes comme l'Istiqlal, la monarchie marocaine retrouvée et les autorités françaises sortantes partagent un intérêt commun pour la stabilité et la mise en place d'un régime fort. Les forces de police, déjà spécialisées dans la lutte contre le nationalisme, sont un outil précieux pour le nouvel État .

Cette continuité est aussi humaine. En 1957, un an après l'indépendance, un tiers des effectifs de la police marocaine est encore composé de coopérants français, restés en poste pour assurer la transition. La marocanisation des cadres est un processus progressif, qui ne s'achève véritablement qu'en 1960. Cette année-là, l'expulsion des derniers agents français coïncide avec un tournant autoritaire du régime contre la gauche marocaine, qui dénonce alors la mise en place d'un "régime policier" héritier du colonialisme .

Du côté de la gendarmerie, le processus est similaire. La France maintient une présence jusqu'en 1959, sous la forme d'une légion mixte de gendarmerie et d'une compagnie de prévôté, forte de 440 officiers et sous-officiers. Ces personnels jouent un rôle déterminant dans la création et la formation de l'actuelle Gendarmerie royale marocaine .

Un héritage institutionnel complexe

L'histoire de la police française dans le Maroc colonial dépasse le simple cadre répressif. Elle est celle de la construction d'un État moderne, certes au service d'un projet colonial, mais dont les structures ont survécu à la décolonisation. La Police chérifienne, la Gendarmerie, et même le corps des contrôleurs civils, ont façonné en profondeur l'administration marocaine contemporaine. La DGSN et la Gendarmerie royale d'aujourd'hui sont, à bien des égards, les héritières de ce "complexe de maintien de l'ordre colonial" . Cette filiation, faite de continuités institutionnelles, doctrinales et humaines, rappelle que l'histoire des indépendances n'est pas une rupture absolue, mais un processus complexe de réappropriation et de transformation d'un héritage imposé.

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