En finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?
Éric SAVARÈSE et collectifRapport de recherche sur le projet de réalisation, à Perpignan, d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie : en finir avec les guerres de mémoires algériennes en France ?
Synthèse des travaux présentés et discutés autours de la Journée d’Études Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, organisée par Eric Savarèse, à Narbonne, le 19 avril 2007, sous l’égide du CERTAP, UPVD.
Rédigé par Éric Savarèse, le présent rapport intègre les contributions, réflexions et propositions de Raphaëlle Branche, maîtresse de conférence, Université de Paris-I, Jean-Robert Henry, directeur de recherche, CNRS, Jean-Charles Jauffret, professeur, IEP d’Aix-en-Provence, Claude Liauzu, professeur émérite (†), Université de Paris-VII, Gilbert Meynier, professeur émérite, Université de Nancy-II, Valérie Morin, docteure en histoire, Université de Paris VII, Guy Pervillé, professeur, Université de Toulouse-Mirail, Éric Savarèse, maître de conférence, Université de Perpignan Via Domitia, Yann Scioldo-Zurcher, docteur en histoire, EHESS, Benjamin Stora, professeur, I.N.A.L.C.O., Sylvie Thénault, chargée de recherche, CNRS.
Il est disponible sur le site de l’Université de Perpignan en format .pdf

la Loge de Mer (Bourse des marchands) à Perpignan
Introduction
Le 23 mai 2006, le conseil municipal de la ville de Perpignan a voté la réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Selon les informations disponibles, il s’agit de procéder à la réalisation, sur le site de l’ancien couvent de Sainte Claire, d’une galerie d’exposition permanente de 300 m2, d’une salle d’exposition temporaire de 130 m2, d’un centre de documentation multimédia, d’une salle polyvalente destinée à accueillir débats et conférences ; des bureaux sont également destinés aux personnels administratifs, et une salle doit être affectée à une association dédiée à la défense, depuis 1973, d’une «culture pied-noir», et partenaire de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie, le Cercle Algérianiste.
Il s’agit donc à la fois d’un centre de documentation et d’exposition, ce qui implique une réflexion sur un projet global dont la fonction est double : documentaire et muséographique. Adossé au Centre de documentation précité, l’érection d’un «Mur des disparus», sur lequel serait inscrit les noms des Français d’Algérie morts pendant la guerre, et une citation d’Albert Camus en hommage aux harkis, est également prévu. Ces décisions se trouvent à l’origine d’un conflit où sont impliqués, d’une part, la municipalité de Perpignan, qui finance le projet (à hauteur, selon les informations, de près d’un million d’euros pour la réalisation du centre, et de 150 000 euros de budget de fonctionnement annuel), d’autre part le Cercle Algérianiste, association qui devrait fournir des fonds documentaires et qui participe au pilotage du projet au nom de la légitimité d’une revendication mémorielle, enfin le Collectif des opposants à l’édification d’un «musée à la gloire de la colonisation», qui dénonce une nouvelle entreprise de réhabilitation de l’histoire coloniale.

Pour bon nombre d’universitaires, enseignants et chercheurs spécialistes, à divers titres, de l’Algérie, il apparaît que cette situation, qui appartient à ce que l’on peut nommer la guerre des mémoires algériennes, mérite une réflexion et, si possible, une médiation de la communauté scientifique ; que le temps des guerres de mémoires algériennes, marqué par l’existence de plusieurs groupes d’individus (tels que les pieds-noirs, les harkis, les anciens combattants...) au sein desquels certains militent pour la transformation de leur mémoire en histoire officielle, doit céder la place à la réflexion sur l’histoire des interactions franco-algériennes, saisies dans toute leur complexité. Sans nier la légitimité des processus mémoriels, il s’agit donc, d’une part, de valoriser une réflexion collective sur une histoire commune susceptible de nourrir l’apaisement, en favorisant la connaissance d’un passé à partir duquel Français et Algériens pourront rediscuter d’une histoire et d’un destin commun ; et, d’autre part, de travailler à la réconciliation, en France, des groupes porteurs de mémoires algériennes concurrentes.
Ces questions ont été évoquées et débattues à l’occasion d’une Journée d’Etudes sur le thème Montrer l’Algérie au public. Pour en finir avec les guerres de mémoires algériennes, réunie à Narbonne, le 19 avril 2007, à l’initiative d’Eric Savarèse, maître de conférences HDR à l’Université de Perpignan Via Domitia [ci-contre]. Le CERTAP - Centre de Recherches sur les Transformations de l’Action Publique, doit être remercié pour avoir financé cette manifestation et ainsi d’avoir permis la réunion de plusieurs historiens et autres chercheurs en sciences sociales, tous spécialistes, de par leurs travaux de recherches, de la question algérienne. Après avoir exposé des propositions pratiques, débattu, confronté des idées et des hypothèses, il est possible de proposer ici la synthèse d’une réflexion collective portant à la fois sur les enjeux impliqués par la réalisation d’un centre de documentation sur l’Algérie, et sur les précautions méthodologiques indispensables à la réalisation d’un espace destiné à montrer l’Algérie au public - la présence de salles d’exposition indiquant clairement, on l’a dit, qu’il existe un enjeu muséographique.
Les réflexions présentées à la suite ne sauraient être considérées comme un programme d’exposition ou d’archivage clef en main, mais comme une série de questionnements et de propositions destinées à la réalisation d’un centre de documentation et d’un espace d’exposition. En dépit de quelques divergences d’interprétation qui peuvent nourrir les débats, et parfois les controverses, entre chercheurs, des divergences qui peuvent et doivent être signalées et assumées, pour mieux souligner que nul n’a la prétention à s’ériger en censeur au nom d’une position d’universitaire. Au-delà, l’ensemble des participants à cette réflexion collective soutiennent sans réserve :
1) que le rôle des chercheurs spécialistes de l’Algérie n’est ni de nier la réalité ou la légitimité des processus mémoriels, ni de valoriser une mémoire contre une autre, mais de promouvoir l’élaboration d’un récit historique «vrai» dont la vocation est de réunir, et non d’exclure ;
2) qu’en tant que projet financé par des fonds publics, la réalisation, à Perpignan ou ailleurs, d’un centre de documentation sur l’Algérie concerne l’ensemble des citoyens et ne saurait s’adresser à une seule catégorie d’individus. C’est la raison pour laquelle ledit centre de documentation et d’exposition doit proposer une vision à la fois neutre et dépassionnée de l’histoire franco-algérienne, de façon à renseigner et non à influencer le public de visiteurs potentiels. À cet effet, seule la constitution d’un conseil scientifique doté d’autonomie et de pouvoirs de décision est susceptible de satisfaire à cette exigence. C’est la raison pour laquelle la question d’une possible architecture institutionnelle fait ici l’objet, à la suite des réflexions méthodologiques, de développements spécifiques.
La synthèse de la réflexion collective évoquée plus haut est présentée, à la suite, à partir d’une liste de propositions argumentées. Le présent rapport a bien été élaboré sur la base de recherches individuelles et d’échanges entre chercheurs [1] ; il a pu être relu et amendé par chacun des signataires après élaboration, par Éric Savarèse, de la version initiale. Il a également été réalisé en toute indépendance par rapport aux différents acteurs de la controverse qui s’est développée, à Perpignan, depuis plusieurs mois, autours de la réalisation du Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Enfin, il a pour but explicite de favoriser l’histoire et le dialogue au détriment des conflits mémoriels. Il appartiendra donc aux différents acteurs impliqués de s’en saisir pour que ce travail, une fois rendu public, puisse à la fois nourrir et apaiser le débat.
1 - Pour passer des conflits mémoriels à l’histoire, saisir les enjeux de nomination
Les spécialistes de l’histoire de l’Algérie ont depuis longtemps pris acte de la difficulté à produire des travaux de recherche dans un contexte marqué par la multiplication des injonctions mémorielles, sinon par la concurrence des victimes. Ainsi, l’on peut être taxé «d’antifrançais» en établissant que l’OAS s’est rendu coupable de crimes, et de «colonialiste» en démontrant que des crimes (perpétrés notamment sur des «Algériens») furent commis sous la houlette du FLN. Les conflits mémoriels actuels invitent donc à interroger les conditions d’élaboration du récit historique : les mémoires constituent bien, parmi d’autres sources, des matériaux historiques à part entière, et la coupure entre histoire et mémoire ne saurait être trop rigidifiée. Toutefois, l’histoire et la mémoire n’ont ni les même fonctions, ni les mêmes modes d élaboration, puisque seule l’histoire est soumise aux exigences de la recherche scientifique – c’est à dire, notamment, à des exigences particulières en terme de questionnement, de sources, et de validation des résultats.
À titre d’exemple la question du rôle positif ou négatif de la colonisation, qui a occupé plusieurs médias lors de l’année 2005, n’appartient pas aux questions posées dans le cadre d’une démarche d’histoire ou de science sociale, qui ne saurait viser qu’à la compréhension et/ou à l’explication, et non au jugement rétrospectif sur le passé. D’où l’intérêt, et cela sans remettre en cause la légitimité des investissements dans les conflits mémoriels, d’interroger la construction des mémoires à travers des processus de sélection de souvenirs et d’oublis qui en sont constitutifs : les juifs de Constantine se souviennent massivement des évènements de 1934, où ils furent molestés, mais très peu nombreux sont ceux qui peuvent se remémorer des événements de 1956, où ce sont des juifs qui ont molesté des musulmans en guise de représailles à l’explosion de cafés fréquentés par des gens de confession juive. Plus généralement, la situation léguée par la guerre d’Algérie permet de rendre compte de conflits mémoriels entre des groupes d’individus qui n’ont ni les même souvenirs, ni, également, les mêmes oublis : les conflits, très actuels, autours des dates du 19 mars 1962, ou du 26 mars 1962, en attestent.
La concurrence des mémoires se traduit, aussi et surtout, par des enjeux en terme de dénomination des groupes : la question du vocabulaire permettant de les nommer et de les présenter est donc fondamentale. Plusieurs solutions peuvent être envisagées, parmi lesquelles figurent, a minima, 1) celle de nommer les groupes d’individus en fonction de leur statut au moment évoqué, et donc d’utiliser les coupures entre «Européens» et «indigènes», «Français citoyens» et «Français non citoyens», «Français de souche Nord Africaine» et «Français de Souche Européenne»), et 2) celle de s’affranchir de l’histoire des classifications officielles, en utilisant des catégories élaborées pour les besoins de la recherche, comme celles «d’Algériens» et «d’indigènes». La première solution est destinée à coller à la réalité historique, la seconde permet de montrer que l’histoire est un récit construit à travers des questionnements et des concepts que des chercheurs élaborent ultérieurement.
Quel que soit le choix qui peut être effectué, il doit impérativement être explicité, notamment dans le cadre d’une exposition : le public doit être informé à la fois des questions de méthodes qui se posent pour décrire des populations («Algériens», «pieds-noirs», «rapatriés», «français citoyens», «français non citoyens»), et sur les origines et les usages de ces mots. Dans la situation coloniale comme dans bon nombre d’autres cas, les enjeux de nomination sont aussi des enjeux de pouvoir, et les mots font l’objet de luttes : tandis que les Français d’Algérie se proclamaient «Algériens», en tant que résidents d’une «province française», les anciens «indigènes» se proclament «Algériens» lorsque, investis dans la guerre d’indépendance, ils visent à se définir comme les occupants légitimes du territoire ; enfin, à partir de 1962 et de la définition d’un État Algérien, «l’Algérien» désigne tout individu ayant un lien de droit avec le nouvel État, c’est-à-dire tout individu de nationalité algérienne.
Quels que soient les groupes et les enjeux de nomination, la question des appartenances confessionnelles, qui a également servi à désigner des «communautés» dans l’Algérie coloniale, ne saurait être esquivée. En particulier, désigner les «indigènes» comme «musulmans» est très simplificateur – jusqu’en 1870, les juifs appartiennent aux indigènes ; surtout, une telle adéquation consiste à ethniciser les individus, et conduit à naturaliser une coupure crée par le droit colonial.
C’est la raison pour laquelle certains «groupes d’individus», tels que les «juifs», sont particulièrement révélateurs des contradictions de l’histoire de l’Algérie et des interactions franco algériennes, et peuvent faire l’objet d’analyses spécifiques dont pourraient notamment rendre compte des expositions temporaires. Figurant d’abord parmi les «indigènes», sur un territoire où les premières classifications séparent des «européens» et des «indigènes», ils appartiennent ensuite massivement aux Français citoyens, et cela même si la population de confession juive comporte plusieurs petites communautés et que certains (comme ceux du M’ZAB) ne sont pas inclus dans le décret Crémieux (24 octobre 1870) relatif à la «naturalisation» des juifs. Les juifs font l’objet, en Algérie comme en métropole, de plusieurs manifestations virulentes d’antisémitisme : c’est le cas à Constantine, en 1934, ou encore lorsqu’ Édouard Drumont est triomphalement accueilli à Alger, en 1898, dans le contexte de tension crée par l’affaire Dreyfus, alors qu’il se présente aux élections législatives comme le «candidat antijuif».
L’abrogation, sous Vichy, du décret Crémieux concerne 110 000 juifs, qui seront par la suite réintégrés puis massivement «rapatriés» en 1961 et 1962 : ils sont alors parfois désignés comme des «juifs pieds-noirs», expression impropre si l’on admet que sont «pieds-noirs», indépendamment de toute appartenance confessionnelle, les anciens Français citoyens rapatriés (certains harkis furent rapatriés, mais ils n’appartiennent pas aux anciens Français citoyens, et ne sont donc pas «pieds-noirs»). Le mauvais accueil des juifs d’Algérie par les juifs métropolitains appartient également à une histoire complexe qui doit être évoquée et exposée, car, à travers elle, il est possible de dévoiler comment interfèrent, dans le cadre de l’histoire coloniale et post-coloniale, de l’Algérie, les questions du culturel, du religieux, et du politique.
Enfin, la question du vocabulaire est également problématique lorsqu’il s’agit de définir des structures sociales ou des processus historiques. Ainsi, la nomination de la guerre d’Algérie, longtemps désignée en France dans le registre de la guerre sans nom, fait l’objet de conflits qui n’ont rien de strictement sémantique : tandis que nier l’existence d’une guerre correspond à la position d’un État colonisateur qui entend rétablir l’ordre sur des départements français, la définition d’une « guerre de libération » appartient au vocabulaire et au point de vue du FLN, et l’expression de «guerre d’Algérie», officiellement reconnue par le législateur en 1999, a longtemps correspondu à un prisme français, et plus particulièrement à l’analyse du conflit à travers le rôle de la seule institution militaire. C’est pourquoi le terme de guerre d’indépendance, c’est-à-dire de guerre pour obtenir l’indépendance, peut être choisi pour dépassionner le récit, en s’efforçant d’attribuer aux mots une connotation autre qu’idéologique ou militante.
La diversité des contextes et la multiplicité des enjeux mémoriels et politiques implique donc de choisir un vocabulaire destiné à couper la production d’un récit sur l’Algérie de significations partielles et partiales, qui ne rendent compte que des points de vue d’acteurs «spécifiques» au détriment d’une histoire complexe.
2 - Pour un «récit vrai», penser l’articulation entre l’histoire et la géographie de l’Algérie
Toute présentation de l’histoire de l’Algérie peut s’appuyer sur des cartes permettant de définir la réalité spatiale de la colonie. Les récits collectés auprès des Français d’Algérie soulignent en effet que lorsque ces derniers évoquent le pays, ils parlent essentiellement d’une portion réduite du territoire, et soulignent les différences entre les villes et le «bled». Les cartes de l’Algérie montrent sans ambiguïté une extrême concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes agglomérations urbaines - Alger, Oran, Constantine, Mostaganem -, tandis que de nombreux territoires sont sous administrés, et que l’Algérie Française a représenté une réalité fort lointaine pour de nombreux «Algériens». Cette répartition des populations doit être interrogée à plusieurs titres lorsqu’il s’agit de présenter l’histoire de l’Algérie.
source : Caom
1) Tout d’abord parce puisqu’il conviendra de distinguer une Algérie des Français qui se concentre sur les villes côtières, d’une Algérie rurale qui, pour partie, ne voit pas les Français. Ce sont par exemple les témoignages collectés dans cette Algérie rurale qui permettent d’affirmer que dès 1945, le modèle colonial est contesté, et que si la guerre est déclanchée le 1er novembre 1954, la marche à la guerre recoupe la période 1945-1954.
De plus, cette répartition géographique des populations permet de souligner qu’au delà des coupures politiques et juridiques (notamment les discriminations en terme de civilité et de citoyenneté), des disparités économiques et sociales (les Français d’Algérie ont un niveau de vie inférieur à celui des métropolitains, mais très supérieurs à celui des Français non citoyens), il existe, au temps de l’Algérie Française, un clivage entre populations rurales et urbaines, clivage dont rendent compte un grand nombre de travaux et de témoignages.
2/ Ensuite parce que cette répartition des populations a des conséquences sur les perceptions des «Français non citoyens», puisque la plupart sont localisés dans des espaces où les Français citoyens sont absents. Elle permet également d’interroger les récits produits, après les «rapatriements», au sein d’associations, par d’anciens Français citoyens qui, devenus des «pieds-noirs», inventent une tradition, la tradition pionnière. Il s’agit d’une histoire de la colonie qui repose sur deux éléments, le pionnier et le colon, le colon appartenant aux héros qui domestiquent une terre aride et progressivement transformée en pays prospère.
Référence morale à un paradis perdu, un tel récit peut susciter des choix identitaires, puisqu’il autorise d’inscrire l’existence des «pieds-noirs» dans une histoire longue, entamée avec la conquête de l’Algérie, et par référence à une «culture» ancienne, alors que les pieds-noirs constituent un groupe récent. Un tel récit peut toutefois être confronté à la réalité sociale et spatiale de l’Algérie, où plus de 80 % des Français citoyens appartenaient aux populations urbaines, où les riches «colons» propriétaires terriens constituent une infime minorité (fût-elle influente et fort active, par l’intermédiaire des délégations financières) ; bref : où l’essentiel des Français d’Algérie n’appartiennent pas à la population rurale et ne travaillent pas dans l’agriculture. Cet élément est d’ailleurs fondamental, puisqu’il contribue à casser le stéréotype du «pied-noir» colon, enrichi en faisant «suer le burnous», un stéréotype que bon nombre de pieds-noirs peuvent légitimement contester.
un stéréotype contestable
Ces éléments suggèrent que tout espace de documentation et d’exposition doit permettre au visiteurs comme aux chercheurs de disposer de l’ensemble des sources, documents, cartes, témoignages, et autres..., qui autorisent à la fois une réflexion critique sur l’histoire de l’Algérie, et une présentation de la diversité des récits à travers lesquels elle peut être décrite : montrer l’Algérie au public implique que celui-ci ait accès aux questions méthodologiques qui se posent lorsqu’il s’agit construire un centre de documentation et d’exposition.
Ainsi, au-delà de la tradition pionnière, associée à l’absence de définition de la réalité sociale et spatiale de la colonie, l’histoire de l’Algérie a aussi été inséré à un récit produit sous la troisième République, sur le modèle de l’histoire de France d’Ernest Lavisse ; un récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale, conté par les instituteurs comme par les rédacteurs de manuels scolaires, à travers lequel la colonisation est présentée à la fois en terme de mission civilisatrice et d’opération économiquement indispensable à une métropole appartenant aux grandes puissances.
Cette histoire incorpore les normes classiques d’une «histoire coloniale de la colonisation» : elle procède à la nationalisation d’une histoire coloniale qui n’est autre qu’une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont les grands absents sont invariablement les populations colonisées. Mais sa «déconstruction» est à la fois le produit d’une réflexion produite en métropole et d’une critique élaborée par les anciens colonisés, et la diversité des récits historiques et des critiques de ces récits doit être évoquée et montrée au public. Un public auquel il convient de signaler que la remise en cause de l’histoire coloniale de la colonisation tient à son caractère partial parce que partiel : en faisant disparaître les «indigènes», c’est toute la question de la relation ou de la situation coloniale qui est absente.
Or, la situation coloniale suppose précisément d’être pensée en fonction de la concentration des Français citoyens sur le littoral et dans les grandes villes, puisque la description des relations entre les populations dépend de la présence ou de l’absence «française» : on ne vit pas à l’identique à Alger et dans le «bled».
Lorsque la rencontre coloniale permet d’observer des interactions entre deux populations placées en position dissymétrique dans la société algérienne, deux écueils doivent être évités. Le premier consiste à tenir pour fantasmatique l’existence de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens», c’est-à-dire entre «Français citoyens» et «Français non citoyens». La présence d’inégalités sociales et de discriminations politiques ne mutile ni les rencontres, ni les tensions, ni les relations amicales, et rien ne permet de nier formellement toute interaction. Le cinéma où la littérature rendent parfaitement compte de ces fragments d’histoire existentielle que l’analyse historique ne saurait faire disparaître.
source : Caom
Mais il existe un second écueil consistant, à l’inverse, à se focaliser sur ces produits de fiction et de n’évoquer que des histoire individuelles, en évacuant les processus historiques et les structures de la société coloniale. Il convient donc de relever le défi d’exposer une histoire de la situation coloniale faite à la fois de barrières entre des communautés pour partie produites par le droit et par l’imaginaire (la distinction entre citoyens et non citoyens reposant au moins partiellement sur l’appartenance ou non aux «musulmans»), et de relations interindividuelles entre «Français» et «Algériens». Des barrières qui sont à la fois juridiques, politiques, économique et sociales, mais également morales et sexuelles, en rappelant que, d’une part, la règle souvent évoquée est que les «Algériens» et les «Français» pouvaient être frères, mais non beaux-frères, et que d’autre part ces derniers ont aussi été perçus, par exemple à leur arrivée en Algérie, comme des barbares consommant de l’alcool.
Séparation des «groupes» et relations interindividuelles entre «citoyens» et «non citoyens» ne sont donc contradictoires qu’en apparence : le général Massu lui même signalait qu’au plus fort de la «bataille d’Alger», en 1957, à un moment où les Français d’Algérie réclamaient la plus grande dureté à l’égard du FLN, toute arrestation d’un «Français non citoyen» provoquait l’intervention d’un «Français citoyen» convaincu que son ami ne pouvait appartenir aux «rebelles» !
La singularité de la situation coloniale algérienne réside dans le fait qu’à la différence de colonies asiatiques où les métissages ont été, quoi que quantitativement réduits, assez nombreux pour susciter une législation, les rencontres en Algérie ont eu lieu aux marges des groupes, à la fois en raison du statut de la femme musulmane, de l’interdit religieux, et de la présence précoce de femmes au sein de la population colonisatrice. D’où l’acuité de la question des passeurs, qui apparaît avec la question des - rares - mariages «mixtes» (Mme Abbas est une «française d’Algérie»), des conversions (sur ce point les cas de Dinet, Eberhard, Ould Aoudia), et des changements de nationalités (Monseigneur Duval).
Compte tenu des enjeux inséparablement mémoriels et politiques qui demeurent associés aux différents récits ici évoqués, il n’est pas souhaitable qu’un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie porte le nom de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Une telle appellation est associée à récits desquels les colonisés sont les grands absents, et à travers lesquels il n’est pas possible de saisir la complexité de l’histoire franco-algérienne.
3 - Pour une histoire critique de l’Algérie, définir la question des temporalités
Le mythe de la terre vierge que les Français auraient découverte en 1830 ne saurait tenir lieu de mise au point factuelle, en particulier parce que les écrits du Maréchal Bugeaud, comme les récits de la résistance à la conquête menée par Abd el Kader, témoignent du fait que les populations qui habitaient l’Algérie cultivaient la terre bien avant l’arrivée des Français. Les «Algériens» ont une histoire entamée avant le débarquement de Siddi Ferruch, et seule une vision colonialiste, réduisant l’Algérie à une simple création française, et les Algériens à un statut unique de colonisés, pourrait enfermer l’histoire de l’Algérie entre 1830 et 1962.
C’est la raison pour laquelle un centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie ne saurait être construit en établissant des barrières chronologiques par trop rigides. On rejoint là les réserves ci dessus évoquées quant à la dénomination de Centre de documentation sur la présence française en Algérie. Bien entendu, la période coloniale doit être expliquée et analysée dans toute sa complexité, mais il convient de souligner que le meilleur moyen d’y parvenir est de ne point enfermer l’analyse dans un temps strictement colonial – ou post colonial, car cette approche présente le risque d’occulter tout ce qui ne dépend pas directement de la présence française.
De plus, les interactions franco-algériennes ne se limitent pas à la période coloniale : non seulement elles acquièrent un nouveau sens juridique après 1962, avec la définition légale d’une nationalité algérienne, mais elles intègrent immédiatement un discours universaliste tiers-mondiste dans lequel se reconverti pour partie le vieux discours universaliste colonialiste de la IIIe République, la France passant, dès l’étape des indépendances, du statut de puissance coloniale à celle de pays ami du Tiers-monde !
Tout projet à visée documentaire et muséographique sur l’histoire de l’Algérie doit donc éviter de réifier une vision colonialiste en commençant brutalement l’exposé des faits et des documents en 1830, et en cessant la présentation des faits et des processus en 1962. D’où le risque d’avoir à gérer une chronologie gigantesque, donc difficilement utilisable, qui pourra être évité en s’interrogeant plus ou moins brièvement sur l’Algérie avant 1830, des développements plus conséquents pouvant notamment faire l’objet d’expositions temporaires.
Une telle expérience n’a d’ailleurs rien d’inédit, puisqu’elle a pu être réalisée dans la cadre d’une exposition préparée à Aix en Provence, et par la suite présentée dans l’enceinte du Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM), puis sur d’autres sites français et algériens, sur le thème La France et l’Algérie. Destins et
imaginaires croisés. À partir d’un synopsis comportant douze séquences permettant de décrire les relations franco algériennes dans un cadre chronologique souple, et non circonscrit à la période 1830-1962, il a été possible de montrer qu’un tel travail, souvent décrit comme une gageure, est parfaitement réalisable, et peut être très favorablement accueilli par un public caractérisé par son extrême diversité ! La qualité du travail réalisé par un scénographe professionnel, la diversité des documents, et le montage numérique de l’exposition ne sont probablement pas étrangère à ce succès. Mais au-delà de la dimension technique, c’est le contenu de l’exposition et la stricte recherche d’une «neutralité axiologique» dans l’écriture qui a permis, associé aux documents présentés, d’ébaucher les contours d’une histoire commune aux Algériens et à l’ensemble des Français porteurs de mémoires en conflit.Reste que la période dite «coloniale», plus haut définie à partir une distinction entre une Algérie française pendant 132 ans, et une Algérie des Français qui n’évoque qu’une partie du territoire, doit faire l’objet d’un travail de périodisation spécifique : comment aborder – mais sans s’y limiter – la période comprise entre 1830 et 1962 ? Sur ce point comme sur d’autres, il convient d’éviter tous les découpages qui incorporent une vision plus ou moins normative de l’histoire. En particulier, il n’est pas possible de retenir la thèse dite des deux temps de la colonisation, à travers laquelle sont isolées deux périodes : l’une, courte et violente, de la conquête, s’accompagnant de victimes, de souffrances, et d’exactions, l’autre, plus longue, douce, non violente, civilisatrice, celle d’une Algérie heureuse et associée à la mise en valeur d’un territoire. Une telle perception de l’histoire de l’Algérie peut faire, a minima, l’objet d’une double réserve :
1) d’une part, elle ne saurait contribuer à mettre fin à la guerre des mémoires algériennes. La lecture des débats parlementaires permet de souligner que cette thèse a plusieurs fois été mobilisée à l’Assemblée Nationale au cours des discussions sur le vote de la loi du 23 février 2005, puis lors du débat aboutissant, au mois de novembre de la même année, au refus de l’abrogation de l’article 4 mentionnant que les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer. Or, en procédant à un arbitrage en faveur d’une mémoire au lieu de promouvoir la socialisation d’un récit historique acceptable par des groupes porteurs de mémoires concurrentes, cette loi a contribué à attiser les
conflits et à diviser les Français sur la question algérienne. D’ailleurs, aujourd’hui, ses adversaires regrettent que d’autres articles contestables du texte ne soient pas abrogés, tandis que les partisans de ladite loi déplorent que l’article 4, au centre de toutes les polémiques, ait été abrogé par décret, après une décision de «délégalisation» du Conseil Constitutionnel.2) d’autre part, la thèse des deux temps de la colonisation trouve, dans le contexte des guerres de mémoires algériennes, une autre expression : il s’agit de l’idée selon laquelle la réduction de l’histoire de l’Algérie aux huit années de guerre, sur 132 ans de présence française, relève de la simplification outrancière, voir de la caricature. Si l’histoire de l’Algérie ne saurait être réduite ni à la guerre d’indépendance, ni, a fortiori, à la présence française ou à l’Algérie Française, il reste impossible de séparer le conflit qui se déroule entre 1954 et 1962 des interactions franco-algériennes : la guerre d’Algérie
n’est pas, à elle même, sa propre explication, et, en admettant que les causes précèdent, au moins pour partie, les effets, la compréhension du conflit suppose de lier la guerre à des processus historiques qui se produisent avant son déclenchement au sein de la société algérienne.Parmi les éléments clefs, on pourra mentionner les revendications à la citoyenneté, la formation de la nation algérienne comme instrument de mobilisation contre le colonisateur, la paupérisation des paysans «Algériens», et toutes les fissures décelables au sein de la société coloniale. On pourra également interroger les conséquences à long terme d’éléments moins directement impliqués dans les années de «marche à la guerre», mais contribuant à expliquer les fissures du «modèle colonial», tels que l’inscription dans les mémoires de la répression de la révolte Kabyle de 1871, la participation des «indigènes» aux deux conflits mondiaux, la célébration fastueuse et ostentatoire du centenaire de l’Algérie française de 1830, de l’échec du projet Blum-Violette, le statut de l’indigénat, etc...
Il n’est donc pas possible de séparer deux temps courts et violents, ceux de la conquête et de la guerre, et un temps long qui serait celui d’une Algérie heureuse, sans mutiler l’analyse de la société algérienne. L’une des solutions possibles reste donc de définir trois périodes, c’est-à-dire en premier lieu celle qui s’étend de 1830 à 1871, soit le temps de la conquête et de l’administration militaire du territoire (période 1), en second lieu celle du temps «pacifié» de l’Algérie française (période 2, entre 1871 et 1945), enfin celle comprise entre 1945 et 1962, qui englobe la marche à la guerre, le conflit et l’accession à l’indépendance (période 3) ; il ne s’agit pas là de soutenir que la guerre commence en 1945, mais de se donner les moyens d’expliquer la marche à la guerre.

De plus, un tel découpage permet de lier histoire et mémoire en admettant que pour décrire les souvenirs d’une Algérie perdue, qui alimente la nostalgie des actuels pieds-noirs, c’est la seconde période (entre 1871 et 1945) qui demeure centrale. L’analyse des multiples figures de la «nostalgérie» est sur ce point fondamentale si l’on admet que seule la prise en charge de la diversité des points de vue – par exemple par la juxtaposition des histoires individuelles qui peuvent contribuer à l’élaboration progressive d’un récit collectif – permettra de sortir des barrières produites par la colonisation, et par là des guerres de mémoires algériennes qui restent alimentées par les vieux clivages.
La promotion d’une histoire qui soit rigoureuse sur le plan factuel, et qui prenne en compte la diversité des processus mémoriels, permet de mettre l’histoire au service des mémoires, et les mémoires au service de l’écriture d’un récit historique sur lequel des groupes concurrents en matière de perception de l’histoire franco-algérienne peuvent s’appuyer.
En atteste, d’ailleurs, le fait que les processus mémoriels sont dynamiques, que les mémoires sont travaillées par l’histoire, et que des auteurs comme Jules Roy ont d’abord fait l’objet de sentiments de rejet chez des pieds-noirs avant d’être réintégré dans une mémoire collective en mutation. Il est donc tout à fait possible de ne point nier la légitimité des processus mémoriels sans céder aux exigences de la recherche en sciences sociales, et ainsi d’admettre que l’histoire est l’un des moyens de jeter des passerelles entre les mémoires. D’où l’impératif de multiplier les documents et les points de vue.
4 - Pour «comprendre et transmettre»,
multiplier les documents et les points de vue
Plusieurs projets à visée à la fois historiographique, muséographique, mais également pédagogique et mémorielle, ont fait l’objet de travaux et de communications, sans parler des polémiques suscitées par l’érection, dans plusieurs villes du sud de la France, de stèles ou de monuments considérés comme des mesures de réhabilitations de l’OAS. Avant de s’interroger sur la diversité de ces dynamiques mémorielles, il est possible de prendre appui sur des réflexions suscitées par des projets tels que celui de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, ou encore celui du Mémorial de la France d’Outre-Mer à Marseille («Mémorial» ou «Historial», les deux expressions ayant été tour à tour mobilisées), enfin sur la réalisation, sur le site de Montredon-Labessonnie, dans le département du Tarn, d’un Conservatoire de la guerre d’Algérie et des combats de la Tunisie et du Maroc, c’est-à-dire d’un lieu dont la mission était de devenir un support de mémoire sans rien céder en matière d’exigences sur la vérité historique.

source
Ce dernier exemple servira de point de départ, puisque, suite à la réalisation d’un monument destiné à servir de lieu de recueillement, la décision de créer un conservatoire de la guerre d’Algérie, avec pour fonctions d’évoquer des expériences vécues, de collecter et de conserver des témoignages et des objets, d’acquérir des ouvrages de bibliothèque, mais également de rendre compte de la trame historique, un projet à la fois historique et pédagogique a du être élaboré : il s’agissait de s’interroger sur le contenu d’une exposition permanente, et de consigner le travail des «historiens» dans le cadre d’un rapport destiné à éviter d’éventuels dérapages pouvant alimenter la guerre des mémoires.
Les buts explicites du projet sont condensés dans une devise, Comprendre et transmettre, adoptée à l’unanimité des participants – c’est-à-dire des anciens combattants de toutes «obédiences», des universitaires, ainsi que des «experts» et représentants des administrations publiques. Les principes qui président à sa réalisation peuvent être croisés avec ceux qui ont pu être définis à propos du mémorial de Marseille, suite au travail de plusieurs spécialistes : on les présente à la suite, en y associant quelques réflexions produites sur la base d’autres corpus documentaires.
1) Ne jamais donner une seule vision d’un vécu, surtout lorsque les questions évoquées sont particulièrement sensibles, comme celles du putsch de 1961 ou des accords d’Evian. Tout projet d’exposition, de conservatoire, de musée, d’historial ou de centre de documentation veille en particulier à ne
point réduire une histoire à l’une de ses dimensions. Le cas de l’histoire coloniale suppose donc une articulation entre une histoire nationale, une histoire métropolitaine, mais aussi celle des anciens «indigènes» et, plus généralement, celle de l’ensemble des groupes d’individus impliqués. Cette exigence est fondamentale dans un contexte où, d’une part, l’histoire est devenue un bien de consommation culturelle, et d’autre part les «minorités culturelles», porteuses de revendications mémorielles, disposent d’une visibilité accrue dans le champ culturel et politique français.D’où, également, l’indispensable articulation du travail des chercheurs et des militants : alors que ces derniers veulent légitimement faire entendre leur point de vue, il est impératif de veiller à la prise en compte de tous les aspects de l’histoire et de rigoureusement définir, à cet effet, la place des chercheurs.
Cette dernière question est bien l’un des enjeux fondamentaux, et communs à l’ensemble des projets historiques et mémoriels qu’il est possible de recenser ; mais, dans la mesure elle fait l’objet des développements finaux de ce rapport, elle sera momentanément laissée en suspens.
Quoi qu’il en soit, le respect de la pluralité des points de vue demeure déterminant quant à la conduite d’un projet de site de documentation et d’exposition, en particulier sur des thèmes comme celui de l’Algérie, qui font toujours l’objet de conflits mémoriels et de débats passionnels. C’est pourquoi, au-delà des éléments ici exposés, et qui nous paraissent devoir présider à la constitution d’un centre de documentation, nous ne pouvons que noter qu’un mur mettant en avant certains morts plutôt que d’autres représenterait, pour celui ou celle qui fréquenterait le centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé ne faisant pas l’unanimité [2] .
2) Ne jamais exclure mais rassembler. La prise en compte de la réalité historique comme de la diversité des enjeux mémoriels et des postures victimaires impose non seulement de nuancer, mais aussi de ne point oublier que des exactions ont été commises dans les deux camps. En matière de guerre d’Algérie, seul un récit historique qui intègre les questions du terrorisme, de la torture, du massacre des harkis et de l’exode des Français d’Algérie est susceptible de préfigurer l’indispensable reconnaissance mutuelle des souffrances ; une reconnaissance mutuelle qui, au-delà de la litanie des horreurs vécues par les Algériens et par les Français, constitue le seul véritable acte mémoriel qui puisse, en pratique, susciter l’apaisement.
3) Tout centre de documentation et d’exposition sur l’Algérie doit être à la fois un lieu de dépôt et de mise en relation de plusieurs sites documentaires. De la sorte, un site de documentation et d’exposition réalisé à Perpignan peut être associé à d’autres projets tels que le projet du Mémorial du camps de Rivesaltes, pour partie consacré à la constitution d’un patrimoine archivistique sur la question des harkis, ou au Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM, Aix-en-Provence). En effet, la diversification des regards pose le problème de la constitution des collections, qui ne sauraient venir que «d’un côté», et doivent englober, via les réseaux informatiques et l’outil multimédia, des documents et témoignages les plus divers.

salle de lecture du Caom
Il n’est pas souhaitable de réaliser un centre de documentation ou un musée des indigènes ou des communautés françaises, puisqu’il s’agit de groupes d’individus dont l’histoire ne saurait être comprise indépendamment des relations avec d’autres groupes. À cet effet, la constitution d’archives orales, mais aussi de documents les plus variés émanant de l’ensemble des syndicats, des partis, des associations, peuvent être compilées au côté des œuvres (tableaux, œuvres littéraires, photographies, cartes postales, documents filmographiques) qui rendent pour partie compte d’une époque.
Seule la diversité des documents permet de rendre compte de la variété des points de vue, ce que montre la production cinématographique sur la guerre d’Algérie. En effet, la thèse selon laquelle cette guerre est absente du cinéma a longtemps prévalu, alors qu’il y a eu des réalisations et que la censure n’explique pas tout. Or, dans l’ensemble, le public français n’a pas été séduit par les films proposés. De plus, dans la quasi totalité des cas, ces films ne sont pas tournés en Algérie, puisqu’il est délicat d’y réaliser un film dans les années qui suivent l’indépendance, et que ces films s’adressent à un public métropolitain qui, dans
l’ensemble, ne connaît pas l’Algérie. Mais les réalisateurs sont confrontés à une guerre qui demeure largement sous représentée : beaucoup de films sur la guerre mettent en avant des histoires individuelles, où l’ennemi est invisible, où la torture peut être évoquée, mais jamais montrée.C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de représentation cinématographique de la violence et de la guerre. Ainsi, au delà du silence et des «politiques de l’oubli» élaborées dans l’ancienne métropole, ce sont d’autres sources qui permettent, progressivement, de s’interroger sur la guerre dans toutes ces dimensions. Bien entendu, cette problématique de la présence absence ne fait plus réellement sens alors que la guerre d’Algérie est aujourd’hui présente au cinéma comme à la télévision, que la violence a été évoquée, que la question de la torture a fait l’objet de débats publics et de travaux scientifiques novateurs. De plus, depuis la fin des années 1980, plusieurs documentaires télévisés ont permis de décrire des points délicats et peu éclairés par l’historiographie, comme l’opposition de l’OAS à De Gaulle.
C’est bien la grande variété des sources aujourd’hui exhumées qui permet de représenter la diversité des situations vécues par des acteurs placés en position variable dans l’espace des luttes menées autours de l’histoire franco-algérienne, et c’est la diversité des collections de documents qui, parmi d’autres éléments déjà évoqués, permettra de sortir des camps légués par la guerre. Privilège du contemporain, il est devenu possible de multiplier les supports et d’aborder l’histoire de l’Algérie à travers des documents d’archives classiques, qui rendent notamment compte des pratiques politiques, administratives, judiciaires et militaires, mais également à partir de supports tels que les romans, les fictions, les films.

carton d'archives au Centre des Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence
Autant de documents qui permettent d’interroger une histoire vécue sans céder aux injonctions mémorielles, en croisant les points de vue et les sources. Plusieurs expériences de travaux scientifiques collectifs montrent que les produits de fiction tels que les romans qui appartiennent à la «littérature coloniale» ou à la «littérature d’exil» offrent, au côté de sources archivistiques, de croiser des dynamiques politiques, sociales et culturelles, et s’avèrent être d’excellents supports dans le cadre de la réalisation d’une exposition.
Interroger la diversité des points de vue et des documents qui en rendent compte appartient donc aux exigences propres à la réalisation d’un site destiné à montrer l’Algérie au public. Cette approche doit également contribuer à apaiser les souffrances liées à la violence en évoquant tous les sujets sensibles.
5 - Pour apaiser les souffrances, montrer l’ensemble
des groupes d’individus impliqués, dire les violences
L’indépendance de l’Algérie crée une situation inédite : après la longue promotion, sous la IIIe République, d’une tradition républicaine convertie en mémoire nationale, l’État français se trouve confronté à la gestion des conflits mémoriels – en particulier avec les séquelles de Vichy et de l’Algérie. D’où l’urgence de décrire l’histoire de chacun des groupes d’individus investis dans la guerre des mémoires, de rendre compte de la diversité des individus et des associations qui entendent les représenter, de saisir l’évolution des revendications et des situations.

En matière d’Algérie coloniale et de guerre d’Algérie, le simple fait de mentionner les souffrances ou la violence implique d’évoquer l’ensemble des acteurs impliqués, c’est-à-dire les français d’Algérie devenus des pieds-noirs, les harkis, les Français non citoyens devenus Algériens, les immigrés en provenance d’Algérie, les opposants à la guerre d’Algérie, les anciens combattants et les appelés du contingent. Il n’est pas question de présenter, dans le cadre de ce rapport, l’essentiel des éléments historiques destinés à satisfaire la soif d’histoire de la guerre d’Algérie qui se manifeste, depuis quelques années au sein de la société française, où les ouvrages de bibliothèque se multiplient, et alors que des «moments d’émotion» rendent compte des enjeux mémoriels et font émerger la question de la violence. Sur ces différents points, quelques principes simples d’exposition peuvent être définis.
1) Dans la mesure où ce sont les exactions commises et subies qui se trouvent à l’origine des principales souffrances, il n’est pas possible de traiter des interactions franco-algériennes sans dire la violence. Sur ce point, en dépit des questions méthodologiques complexes sur les différentes manières de dénombrer les victimes – les témoignages disponibles peuvent notamment être confrontés aux registres de décès pour dénombrer les victimes des événements de Constantine des 12 mai 1956 et jours suivants -, la question des morts pendant le conflit ne peut être esquivée.
Signaler que les «Français non citoyens» comptent plus de victimes que les «Français citoyens» ne s’apparente pas à une vision pro-FLN, mais correspond au strict énoncé d’éléments factuels qui n’altèrent, en rien, la souffrance vécue par les pieds-noirs ; de même que l’information selon laquelle le FLN a tué plus d’Algériens» que de «Français» n’appartient pas aux répertoire des mythes constitutifs de l’Algérie Française, mais à l’analyse des conséquences d’une stratégie de guerre et de ses répercussions dans les mémoires. Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc...

victime algérienne du F.L.N.
Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées. D’autre part, le corpus de sources utilisées pour mettre à jour les crimes et autres exactions devra être défini et décrit, et les problèmes méthodologiques soulevés par le dénombrement des morts durant le conflit doivent être présentés : les débats sur le nombre de victimes parmi les harkis sont suffisamment «lourds» pour être précisés, même si la réalité historique ne se résume pas à un macabre comptage des victimes. On le sait : si les souffrances ne sont pas directement proportionnelles au nombre de morts, les usages des chiffres sont fondamentaux en matière de revendications mémorielles et d’injonctions victimaires.
2) La diversité des situations à l’origine des souffrances individuelles et collectives doit également être présentée dans son historicité. Il convient par exemple d’interroger le brutal exode des pieds – noirs, entamé en 1961, dans un contexte fortement anxiogène. À ce moment, en effet, bon nombre de Français d’Algérie sont inquiets pour leur sécurité, et les départs s’accélèrent après le 19 mars 1962, alors que l’OAS a appelé à la grève générale et choisi de déclencher une série d’attentats destinés à «rendre l’Algérie» dans l’état où les Français l’avaient trouvé en 1830. Certaines questions ne peuvent être que partiellement résolues, puisqu’il demeure impossible d’affirmer que, sans les attentats perpétrés après le 19 mars par l’OAS, les pieds-noirs seraient restés en Algérie, même si, dans cette hypothèse, il n’y aurait probablement pas eu un tel exode précipité. En effet, les accords d’Évian comportaient un certain nombre de garanties juridiques en faveur des pieds-noirs, qui avaient trois ans pour décider s’ils optaient pour la nationalité algérienne. Mais la situation du nouvel État, les programmes de nationalisation, puis la politique d’arabisation incite à la prudence.
Point n’est toutefois besoin de céder aux mirages d’une histoire contre factuelle dédiée non pas à interroger ce qui est advenu... mais à construire des hypothèses sur ce qui aurait pu se passer, sans pouvoir procéder à la démonstration. Après 1962, l’État français va progressivement construire une politique de «métropolisation» des Français d’Algérie destiné à leur insertion économique et identitaire dans une France «hexagonale». Quoi que financièrement coûteuse, cette politique échoue partiellement : d’abord en raison de l’accumulation de textes et de lois qui empêchent une prise en compte globale du problème, chaque nouvelle loi étant destinée à corriger les imperfections de la précédente ; ensuite parce qu’il s’agit d’adapter cette politique de métropolisation aux réalités du «rapatriement» (comment traiter le cas des femmes dont le mari a disparu), dans un contexte où les pratiques administratives varient selon les anciennes catégorisations coloniales (les harkis ne bénéficient pas des même mesures que les anciens Français d’Algérie) ; enfin en raison des sentiments ambivalents (tristesse, rancoeurs, etc...) éprouvés par les pieds-noirs, en dépit d’une insertion économique bien réussie.
Les Harkis ont également une histoire non limitée au conflit, puisque, parmi ceux qui sont restés en Algérie, certains furent victimes de terribles représailles, tandis que les harkis «rapatriés» n’ont pas bénéficié des mêmes mesures «d’intégration» que les pieds-noirs, que certains ont vécu plusieurs années dans des camps avant de pousser le cri des oubliés... Les anciens combattants ont longtemps milité pour l’obtention de droits d’abord niés à ceux qui avaient livré une guerre non reconnue comme telle, les appelés du
contingent se sont longtemps murés dans le silence, tandis que les algériens qui émigrent dans la France post-coloniale cristallisent la plupart des stéréotypes et des sentiments de rejet qui se produisent avec la conversion de l’immigration de travail en immigration de peuplement. Dans l’espoir d’un improbable retour, ces derniers ont souvent dissimulé leur appartenance au MNA, mal perçue en Algérie lorsque le FLN prend les commandes du nouvel État après l’indépendance.3) Chacun des groupes d’individus doit être saisi dans sa diversité, sous peine d’hypostasier des sentiments collectifs qui ne traduisent que les postures de militants ou de sous-groupes. C’est le cas des anciens Français non citoyens, qui peuvent être décrits dans le registre de la diversité culturelle et linguistique en présentant la question kabyle, mais aussi les usages de la coupure Arabe/Kabyle dans le contexte colonial. De même, il n’est pas possible de mentionner les «Algériens» sans évoquer les principales séquences d’une histoire inséparablement politique et sociale marquée par la dépossession foncière, les famines, la crise de la paysannerie, les premières vagues d’émigration vers la métropole qui sont celles de paysans kabyles dès 1895 ; sans mentionner, en miroir de ces transformations sociétales, les mutations culturelles, l’analphabétisme et la présence de jeunes «Algériens» instruits comme Mouloud Feraoun, la découverte de la nation et de l’indépendance nationale comme outil de mobilisation politique par des étudiants «algériens» formés dans les universités françaises.
C’est également le cas des pieds-noirs ou des harkis, qui comptent un grand nombre de représentants et d’associations formulant des revendications fort distinctes : aucune ne saurait être considérée comme seule dépositaire de la mémoire d’une «communauté». Pour s’en tenir à une expression localisée de la guerre des mémoires algériennes, certaines associations de harkis sont proches d’associations comme le Cercle algérianiste, tandis que l’une d’entre elles – Harkis et droits de l’homme - appartient aux opposants au projet de réalisation d’un Centre de documentation sur la présence française en Algérie à Perpignan ! Fossiliser des oppositions entre des «communautés», c’est participer à construire des identités collectives qui sont d’abord le produit de stratégies identitaires ciblées et parfaitement identifiables.

6 - Pour désamorcer les conflits, décrire
et déconstruire les stéréotypes
Nul regard sur l’Autre ne pouvant s’élaborer sans stéréotypes, ces derniers sont indispensables à la rencontre de récits et de mémoires mutilées en vue de jeter, sur la base d’un récit historique élaboré avec les exigences de la recherche scientifique, des passerelles entre les groupes en conflit. Les stéréotypes produits au temps de l’Algérie coloniale et après l’indépendance doivent donc être systématiquement rappelés, pour se voir méthodiquement déconstruits.
Ils concernent au premier chef les anciens Français non citoyens, qui ont d’abord fait l’objet d’une multitude de préjugés informés par des références à un certain évolutionnisme autrefois omniprésent : la problématique du retard relatif séparant, au delà des «Algériens», l’ensemble des populations du globe de l’Etat colonisateur servant de modèle de civilisation est trop bien connue pour être longuement décrite. Politiquement, elle est alimentée par le discours républicain sur la mission civilisatrice de la France, largement battu en brèche même s’il a parfois été subrepticement réintroduit dans le cadre de prises de positions récentes. Les «Algériens» ont également fait l’objet d’une vision «essentialiste», à travers laquelle l’Arabe serait, en tant que tel et de façon intemporelle, un être paresseux, lâche, fourbe, cupide et cruel, d’une vision disqualifiée par l’ensemble des travaux historiques et anthropologiques. Mais ces stéréotypes sont remobilisés, avec des ajustements, dans la France métropolitaine des années 1980, lorsque la question de l’immigration intègre l’agenda électoral et que les expressions «d’immigrés» et de «maghrébins», sinon «d’algériens», sont progressivement considérés comme synonymes.
Les stéréotypes concernent également les harkis, désignés par les uns comme de «bons patriotes» ayant opté pour la France, par les autres comme des «traîtres» à leur nation. Or, d’une part, les techniques d’enrôlement de l’armée française sont multiples, au point que des recherches pionnières montrent que certains Français non citoyens se sont simplement engagés parce qu’ils craignaient pour leur vie après avoir été vus auprès d’un officier, ou pour obtenir une solde, un fusil, de la nourriture, pour protéger leur famille et non pour «défendre une patrie» : la diversité des trajectoires individuelles incite à la prudence ; d’autre part, le processus de formation de la nation algérienne n’étant pas achevé dans les années de guerre, il reste problématique d’envisager que les forces supplétives de l’armée française aient trahis une nation, ou «collaboré» avec une armée au service d’une autre communauté nationale – celle associée à l’État colonisateur.

Pieds-Noirs libérés des geôles algériennes, plusieurs mois après l'indépendance
Des stéréotypes récurrents concernent également les pieds-noirs, qui doivent également être analysés avec précision. En particulier celui du pied-noir colon, riche propriétaire terrien dont la fortune serait lié à la terre et à l’exploitation systématique des «arabes» par des «colonialistes». Bien entendu, il s’agit là d’un cliché jauni qui, pas plus que la tradition pionnière déjà évoquée, ne rend compte de la réalité sociale et spatiale d’une Algérie coloniale ou plus de 80 % des Français citoyens résident dans les grandes villes, occupent des emplois de postiers, d’enseignants, de commerçants, de mécaniciens, et disposent d’un revenu disponible environ 15 % inférieur à celui des Français de métropole.
D’où un certain nombre d’incompréhensions qui perdurent. Quelle que soit, en effet, la diversité des jugements qu’ils portent sur le fait colonial et l’indépendance algérienne, le souvenir d’un accueil exécrable de la part des Français métropolitains demeure ancré chez un grand nombre de pieds-noirs.
Ces derniers déplorent de porter seul, aux yeux des Français de métropole, la «faute» de l’échec du système colonial. D’où l’indispensable travail sur les stéréotypes, croisé à l’évocation des politiques coloniales, pour montrer que, les pieds-noirs ne pouvant être considérés comme les seuls responsables des politiques de conquête ou de l’échec des politiques coloniales – ils jouent aussi le rôle de fusibles en 1961 et 1962 -, il n’est pas
nécessaire de réhabiliter les discriminations coloniales ou les exactions de l’OAS pour accorder aux anciens Français d’Algérie leur place dans l’histoire et la mémoire nationale. D’autant que l’une des ambiguïtés des politiques dites de métropolisation des pieds-noirs est d’être associées à des stéréotypes, puisque, dès leur arrivée, le gouvernement entend souligner auprès des métropolitains qu’ils avaient toute légitimité à être reçus en métropole, et que c’était leur mentalité coloniale qui allait faciliter l’intégration (et pas les impôts de leurs concitoyens, les gouvernant craignant leur probable désapprobation).Le «mauvais accueil» n’est principalement pas le fait des autorités, même si certains maires, comme celui de Marseille, ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas une installation des rapatriés, tandis qu’il se murmure que d’autres, comme celui de Montpellier, sont politiquement favorables aux pieds-noirs : il serait le produit d’une lassitude relative à huit années de guerre d’Algérie, et d’une opinion alimentée par des stéréotypes. D’où les émissions de télévision consacrées à l’intégration des pieds-noirs, les considérations sur le «caractère valeureux» des Français d’Algérie, les reportages sur leur réinstallation comme agriculteurs : la télévision a bien participé à la diffusion de cette imagerie coloniale éculée, bien avant de dépolitiser et de dépassionner le sujet sous les traits d’humoristes emblématiques qui ont popularisé une image plus légère, associée à la bonne humeur.
Mais ces clichés rassurants ne sauraient dissimuler les vrais enjeux, qui concernent 1) le fait que bon nombre de groupes d’individus tels que les harkis, les immigrés ou les pieds-noirs ont longtemps figuré, avec des temporalités différentes, parmi les non-lieux d’histoire, mais également 2) les dissensions politiques qui traversent des groupes comme les pieds-noirs où se côtoient des initiatives en faveur de l’érection de stèles en mémoire de l’OAS, et des écrivains «anticolonialistes» et critiques envers les principes racistes
que leur propre éducation incorpore, et enfin, on l’a vu, 3) la diversité des revendications mémorielles.En la matière, là encore, l’on ne saurait trop suggérer d’utiliser les multiples produits de fiction, tels que les romans ou les films, pour rendre ces stéréotypes et leur critique accessibles. De même que les fragments d’histoire existentielle y apparaissent, parfois dans toute leur complexité, la fiction rend compte, d’une part, de l’absence de certaines populations - c’est le cas des «indigènes» dans le cinéma colonial ; mais elle rend compte, d’autre part, de la construction des clichés à travers lesquels les diverses «populations» sont identifiées, et les recompositions des stéréotypes qui demeurent travaillés par l’histoire : ainsi, c’est bien dans le cinéma français des année 1970 qu’émerge le thème du pied-noir, à travers l’incrustation d’un nouveau personnage plutôt qu’à partir d’une représentation de l’Algérie coloniale ou des Français d’Algérie pendant la guerre. Ce dernier thème sera d’ailleurs plus significativement traité au cinéma et à la télévision dans les années 1990. En dépit des sentiments d’absences légués par les produits de fiction, ils constituent des documents historiques particulièrement significatifs pour aborder des histoires complexes qui impliquent, on l’a évoqué, de multiplier les points de vue et les sources.
7 - Pour refuser tout discours autoritaire,
assumer l’existence de doutes et
de divergences d’interprétation
L’exemple des événements du 12 mai 1956 et des jours suivants à Constantine est particulièrement significatif de la fonction de l’honnêteté intellectuelle pour toute démarche d’histoire et de sciences sociales, comme pour toute démarche à visée muséographique. Le 12 mai 1956, donc, à Constantine, en représailles à des explosions de cafés fréquentés par des juifs, des juifs ont exercé des représailles à l’encontre de musulmans, et le chiffre de 230 victimes a pu être publié. Or, il ne repose que sur un témoignage, ce qui interdit de rendre ce témoignage productif au sens historique, puisqu’il n’a pas été croisé avec d’autres sources, comme les registres de décès, ou encore d’autres témoignages. Tout spécialiste de l’Algérie est susceptible, comme tout chercheur, quelle que soit sa discipline, de commettre des erreurs d’interprétation ou d’analyse et, à la suite, de produire des conclusions erronées : le reconnaître fait partie des bons usages du métier, et les travaux scientifiques destinées à interroger la validité de résultats ou d’hypothèses de recherche prolifèrent dans les revues professionnelles.

"Plaque commémorative apposée par le maire de Paris sur le pont
Saint-Michel, pour le 40e anniversaire de la manifestation du 17 octobre 1961."
© IM'média
C’est la raison pour laquelle un tel rapport ne prétend pas livrer la vérité, mais proposer des balises méthodologiques propres à éviter certaines erreurs déjà commises, et notamment celle de réduire l’histoire de l’Algérie à une sorte de signification univoque. Il est cosigné par des chercheurs qui assument certains de leurs désaccords, et peuvent régulièrement en débattre à l’occasion de colloque ou de publications. Par exemple, au sein des auteurs participant, il existe des analyses sensiblement différentes à propos de la «bataille d’Alger» (1957) : il s’agit là de divergences professionnelles, qui concernent l’analyse des documents connus, et qui demeurent relativement rares mais existent.
En revanche, les chercheurs ont également des sensibilités comme citoyens, et, à l’heure où l’Algérie en particulier, et l’histoire coloniale en général ont cessé d’être invariablement évoquées dans le registre de l’absence ou de l’amnésie, il est parfaitement légitime que des débats aient lieux sur des questions telles que la fracture coloniale, la repentance, la guerre et l’État colonial, ou encore, parmi d’autres thèmes souvent évoqués, celui de l’adoption de points de vue officiels sur l’histoire, avec pour objectif de faire
mémoire, par le législateur. Les lois mémorielles, telles que, parmi d’autres, les loi Gayssot (1990), Taubira (2001), ou celle du 23 février 2005, peuvent faire l’objet d’analyses très diverses, et rendent parfaitement compte des différentes sensibilités des auteurs.Ainsi, il n’existe pas d’accord unanime à propos de la loi Taubira, qui reconnaît la traite et l’esclavage comme «crime contre l’humanité», prévoit que ces drames reçoivent la place qu’ils méritent dans l’enseignement, et de ses comparaisons possibles avec la loi du 23 février 2005, qui impose l’enseignement d’une vision positive de l’œuvre française outre-mer. En revanche l’expression de «rôle positif de la présence française outre-mer» est, ici, unanimement jugée problématique, et ne satisfait aucun des co-auteurs de ce rapport, qui privilégient tous l’histoire problème sur le jugement rétrospectif sur le passé. De la sorte, des divergences peuvent être formulées, mais elles n’altèrent pas la possibilité de mettre en commun des compétences professionnelles pour participer à un travail de médiation scientifique. Reste donc la question de la place des chercheurs et des autres acteurs impliqués.
8 - Pour réunir et non diviser, définir
une architecture institutionnelle appropriée
Le cas plus haut évoqué de Montredon Labessonie, comme l’exposition réalisée à Aix-en-Provence, ou encore la réalisation de la cité de l’immigration, suggèrent que les divergences d’interprétation et les conflits mémoriels peuvent être sublimés si un travail d’analyse rigoureux et honnête est associé à un dialogue constructif avec les acteurs, et qu’une éthique de la discussion puisse être définie et respectée. L’une des formes modernes de la dénégation est en effet de rejeter dans le camp des «révisionnistes», voir des «falso-révisionnistes», tous ceux dont la vision de l’histoire n’est pas conforme à celle que l‘on voudrait imposer. Vomir de tels propos fait partie des usages à proscrire si l’on souhaite sortir de la guerre des mémoires algériennes : d’abord parce que ce type d’injures alimente les conflits mémoriels que l’on souhaiterait dépasser, ensuite parce qu’elles n’ont pas leur place dans le cadre d’une discussion argumentée et raisonnée.

L’expérience du Conservatoire de la guerre d’Algérie réalisée dans le Tarn montre qu’il est possible de travailler avec des représentants des anciens combattants dont les tendances politiques étaient très disparates, puisqu’elles allaient du Parti communiste à la droite républicaine traditionnelle. Bien entendu, la cas de Perpignan est plus complexe, puisque plusieurs types d’acteurs – la municipalité, le Cercle algérianiste, et le collectif des opposants au Musée... - sont impliqués, et qu’aucun chercheur ne voudrait individuellement servir de caution scientifique à un projet qui ne saurait faire consensus. C’est pourquoi, il convient aussi de définir une possible architecture institutionnelle appropriée, en s’appuyant sur des projets existant, comme celui du Mémorial de Rivesaltes, où, parmi plusieurs autres commissions, deux structures coexistent :
- une commission mémoire, où les associations sont représentées dans leur diversité, débattent, formulent des revendications. L’enjeu est fondamental dans la mesure où le projet a été impulsé au sein de la société civile, suite au refus, formulé en 1997, de voir disparaître un site qui permettait d’évoquer l’histoire croisée de l’État et de plusieurs groupes d’individus ayant séjourné, dans des conditions diverses, dans le camp de Rivesaltes.
- un conseil scientifique, avec à sa tête un professeur réputé pour ses compétences scientifiques, et d’autres universitaires dont la diversité des travaux autorise de s’interroger en détail sur un camp qui a tour à tour accueilli des républicains espagnols, des juifs, et des harkis. C’est ledit conseil qui concentre l’essentiel des pouvoirs de décisions, même s’il n’est pas le seul architecte ou maître d’œuvre du projet.
Une architecture institutionnelle semblable pourrait être adoptée pour réaliser un site documentaire et muséographique sur l’Algérie à Perpignan. Elle permettrait en effet de concilier plusieurs exigences qui, faute d’une répartition adéquate des taches, risquent de demeurer contradictoires. On résume ici nos proposition à partir de trois suggestions.
trois suggestions
1) Il s’agit d’abord donner la parole aux associations, qui, en tant que représentants de segments de la société civile, doivent pouvoir formuler des revendications. De la sorte, le Cercle algérianiste aurait bien entendu vocation à participer à un projet auquel il demeure légitimement attaché. Mais, au delà, il convient, d’une part, que d’autres associations représentants les pieds-noirs soient invitées, pour ne point alimenter l’illusion d’une perception «univoque» ou «moniste» à propos d’un groupe d’individus qui est aussi représenté par des associations comme «Coup de soleil» (dont l’une des priorités est d’organiser le salon «Maghreb des livres»), de façon à réunir, parmi d’autres, des auteurs français et algériens ; et, d’autre part, il convient de consulter d’autres associations, représentant les autres groupes d’individus impliqués par l’Algérie, ainsi que le collectif des opposants au projet. La fécondité du dialogue suppose de ne point écarter la diversité des acteurs et des points de vue, qui pourraient s’exprimer au sein d’une commission mémoire et société civile – parmi d’autres appellations possibles.
2) Il s’agit également d’utiliser les compétences de professionnels reconnus par leurs travaux, en formant un conseil scientifique présidé par un universitaire qui aurait pour mission de s’entourer des spécialistes de son choix, et en premier lieu de travailler, après avoir pris connaissance des différentes revendications mémorielles et civiques, à la réalisation d’une exposition permanente sur l’Algérie. Ce conseil pourrait également travailler à proposer des expositions temporaires, des conférences, à définir des pratiques de collecte et d’archivage, à proposer des références bibliographiques et des documents destinés à nourrir un centre de documentation multimédia. Seul un conseil scientifique dont la qualité scientifique est indiscutable, et dont l’autonomie comme les pouvoirs de décision, sont garantis, peut, au côté de divers représentants du monde associatif et des administrations, participer à la conduite de cette aventure périlleuse, en prenant des décisions collégiales.
3) La communication entre ces deux instances et la réalisation pratique des travaux pourrait être assurée par une instance telle qu’une commission de pilotage, composée de l’administration municipale élargie à d’autres experts, par exemple en puisant dans le personnel investi dans le pilotage d’autres projets (on pense au Mémorial de Rivesaltes, pour des questions de proximité, mais sans exclusive), ou dans un autre cadre à définir. Cette commission pourrait recruter le personnel technique (infographiste, etc...) indispensable à la réalisation du projet - personnel dont le travail devrait être défini et périodiquement supervisé par le conseil scientifique.
Signataires :
Raphaëlle Branche, Jean Robert Henry, Jean-Charles Jauffret, Claude Liauzu [3] , Gilbert Meynier, Valérie Morin, Guy Pervillé, Eric Savarèse, Yann Scioldo-Zurcher, Benjamin Stora, Sylvie Thénault.

Annexe : Une note sur le «Mur des disparus» *
L’éventuelle érection d’un «mur des disparus» ne peut pas être ici évoquée comme la question de la réalisation d’un site public de documentation et d’exposition sur l’Algérie. En effet, si cette dernière initiative est susceptible d’une analyse fondée sur des éléments d’histoire et de méthodes des sciences sociales, et le rapport qui précède en témoigne, l’inscription des noms des Français d’Algérie disparus pendant la guerre d’indépendance sur un mur relève plus précisément de la politique mémorielle. C’est la raison pour laquelle il apparaît préférable de dissocier, analytiquement, les deux questions. De plus, la thématique du «mur des disparus» n’a fait l’objet ni d’un travail spécifique ni de débats collectifs lors de la Journée d’Études du 19 avril dont la présente synthèse est en grande partie l’émanation. On se contente donc de définir une position collective modérée et argumentée.
Il a été longuement souligné que toutes les violences devaient être dites [4] , et l’on doit ajouter que les Français d’Algérie devenus pieds – noirs ont parfaitement le droit d’honorer leurs morts. Mais l’inscription, sur un mur, des noms de tous les disparus parmi les Français d’Algérie se heurte à un problème éthique, puisque cela reviendrait, de facto, à graver dans la pierre les noms de ceux, minoritaires, qui figurent parmi les anciens activistes de l’OAS. De la sorte, les descendants des victimes de cette organisation criminelle se sentiraient légitimement insultés. Mais dans la mesure où de nombreux individus furent victimes de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ou des évènements tragiques d’Oran, le 5 juillet de la même année, sans être coupables d’aucune exaction ou d’aucun acte terroriste, leurs noms pourraient être mentionnés. Compte tenu du fait qu’il n’est pas possible d’établir une liste rigoureuse de victimes non liées à l’OAS, deux solutions peuvent être retenues :
1) La première consiste à renoncer à l’érection d’un mur des disparus, le projet étant inspiré d’une politique mémorielle ne pouvant faire l’unanimité pour les raisons évoquées ;
2) La seconde consiste à inscrire sur le même mur l’ensemble des victimes du conflit, en mentionnant les Français d’Algérie, en évoquant les Harkis, et en signalant les victimes connues (Max Marchand, Mouloud Feraoun, Salah Ould Aoudia) ou anonymes de l’OAS, de façon à ne point procéder à un choix entre les différentes catégories de victimes.
Sans juger de la légitimité des revendications mémorielles, et en s’interdisant tout arbitrage entre des groupes d’individus porteurs de mémoires en conflit, il apparaît que cette position est la seule qui puisse être collectivement soutenue dans le cadre de notre démarche.
* cf. mise au point de Guy Pervillé
Notes
[1] Aucune référence bibliographique n’est mentionnée dans ce rapport qui a vocation a être rendu public : il s’agit de privilégier le confort de lecture sur les usages et la rigueur universitaire.
[2] Voir en annexe.
[3] Claude Liauzu est décédé le 24 mai, soit quelques heures avant de finaliser la diffusion de ce rapport, qu’il avait accepter de signer. Il figure donc légitimement parmi les signataires de ce texte.
[4] Voir notamment la page 15 du présent rapport : «Il convient donc, d’une part, de dire les exactions commises dans tous les camps, et de n’omettre ni les crimes de l’OAS, ni la séquence tragique de la fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars 1962 à Alger, ni les crimes perpétrés le 5 juillet, à Oran, ni la torture, ni le rôle de l’armée, ni les exécutions sommaires, ni les attentats, ni la «corvée de bois», etc... Fondée à dire la violence pour apaiser les souffrances, une telle approche n’a de sens que si toutes les souffrances et toutes les violences sont conjointement évoquées».

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Posté par michelrenard à 06:02 - Commentaires [2] - Permalien [#]
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22 mars 2011
FLN en 1962 : prélèvements sanguins forcés ?

Les «vampires» à Alger, Oran et Tlemcen
(avril-juillet 1962) :
une rumeur de la guerre d’Algérie ?
Grégor MATHIAS
Le cessez-le-feu du 19 mars 1962 symbolise pour beaucoup la fin des combats, cependant il ne signifie pas le retour de la paix. En effet, moins d’un mois après les accords d’Evian, les enlèvements d’Européens par le FLN se multiplient à partir du 17 avril 1962 [1]. D’avril à juin 1962, des rumeurs persistantes agitent alors Alger et Oran, évoquant l’enlèvement d’Européens par le FLN dans le but de procéder sur eux à des prélèvements sanguins. Les structures médicales du FLN connaissent en effet des graves pénuries en poches de sang, comme le montrent des sources du FLN et du CICR [2].
Le recours aux enlèvements d’Européens pour pallier cette pénurie de sang pourrait donc être nécessaire aux structures médicales du FLN. Ne s’appuyant sur aucune preuve, ces rumeurs ont été jusque là souvent négligées par les historiens de la guerre d’Algérie. Or, un rapport de la Légion étrangère n° SP.87.581/AFN datant du 13 juillet 1962, évoquant le récit d’un légionnaire enlevé sur la plage des Sablettes à Arzew, éclaire d’un jour nouveau les prélèvements sanguins [3].
Cet enlèvement a lieu le 8 mai, au moment même où un rapport du CICR de la mission du 30 avril au 14 mai 1962 demande «des moyens de transfusion et de médicaments pour les quartiers musulmans d’Alger et d’Oran» [4]. L’objectif de cet article est de faire une analyse critique des sources sur lesquelles reposent les rumeurs de «vampires» à Alger et Oran entre la période du cessez-le-feu et celle de l’indépendance de l’Algérie, en distinguant celles qui reposent sur des fantasmes, sur la déformation de faits avérés d’enlèvements de celles qui iraient dans le sens de la pratique de prélèvement sanguins.
Les rumeurs algéroises
Selon Jean Monneret, les enlèvements d’Européens atteignent «un sommet en mai 1962, où pour la seule ville d’Alger, ils s’élèveront à plus de 276 enlèvements» [5]. Le mobile crapuleux, les représailles aux actions de l’OAS, le moyen d’obtenir des renseignements sur l’OAS et la volonté de faire partir les Européens par la terreur sont les motifs souvent avancés aux enlèvements, cependant dans le même temps, une rumeur agite les milieux européens : les enlèvements auraient pour objectif de procéder à des prélèvements sanguins sur les détenus.
Dans son étude sur l’OAS, le journaliste R. Kauffer évoque les rumeurs qui agitent les quartiers européens au sujet des Européens enlevés en 1962 : «des bruits terribles courent les quartiers européens : ils seraient emmenés dans des hôpitaux clandestins du FLN et vidés de leur sang pour guérir les Algériens blessés. [6]» À Alger, le chef de l’OAS J.-C. Perez rapporte les propos des sympathisants ou militants OAS affirmant que bon nombre d’enlèvements d’Européens par le FLN ont pour but d’effectuer des prélèvements sanguins, mais aucun d’eux n’apporte de preuve justifiant leurs propos [7]. Un lieu de prélèvements sanguins souvent cité dans les écrits [8] est celui du quartier de Beau-Fraisier. Ce quartier avait été progressivement investi par le FLN. Les habitants européens intimidés avaient dû évacuer le quartier.

quartier du Beau-Fraisier
Un officier en poste à Alger, le commandant Thomas [9], évoque dès le mois de février 1962 l’hypothèse d’enlèvements de jeunes gens et jeunes filles dans le but d’effectuer des prélèvements sanguins. Il reconnaît pourtant l’absence de preuve : «Je n’ai jamais pu établir l’authenticité de ce fait». La date de février 1962 peut paraître extrêmement précoce pour ce type d’enlèvement, alors même que les opérations militaires françaises n’ont pas été interrompues par le cessez-le-feu du 19 mars. Le commandant Thomas mentionne la clinique de Beau-Fraisier dirigée par un Européen, qui protège et soigne dans sa clinique les blessés du FLN. Cette clinique est aussi soupçonnée de pratiquer des prélèvements sanguins sur des Européens enlevés. À la fin du mois de mars, un commando OAS dirigé par le capitaine Murat lance une opération contre la clinique pour rechercher le commandant Azzedine, responsable de la zone autonome d’Alger, et exécuter les blessés du FLN.
les structures médicales du FLN et les rumeurs
L’opération de l’OAS visant la clinique de Beau-Fraisier va avoir des conséquences importantes, en raison de l’identité des victimes. Selon la version du commandant Thomas, «les musulmans tués à la clinique ont tous une fiche au 2e Bureau [10]». Yves Courrière donne une autre interprétation de cette action au Beau-Fraisier, qu’il situe en avril. L’OAS aurait «mitraillé à bout portant les malades de la clinique de Beau-Fraisier.» Les neuf victimes seraient des patients et non des membres du FLN. Ce massacre des malades de Beau-Fraisier [11] incite les responsables de la zone autonome d’Alger à interdire aux musulmans de se faire soigner dans les cliniques et hôpitaux européens d’Alger.
Le FLN algérois a donc été obligé de créer dans l’urgence ses propres structures médicales. Il lui fallait pallier l’absence de protection des musulmans soignés dans les hôpitaux européens. Plus tard, en mai, le commandant Thomas procède personnellement à trois perquisitions dans des villas du quartier de Beau-Fraisier. Il ne trouve que des prisonniers et des cadavres d’Européens enlevés, portant des traces de tortures. Le FLN pratiquait alors la torture sur des Européens pour obtenir des renseignements sur l’OAS. Les indications apportées par le commandant Thomas sur les trois villas perquisitionnées ne permettent en rien d’envisager que les blessures provenaient d’actes médicaux liés à des prélèvements sanguins ou que les lieux servaient à procéder à des actes médicaux.
La rumeur de prélèvements sanguins s’est ainsi focalisée sur la clinique de Beau-Fraisier, puis a concerné l’ensemble du quartier de Beau-Fraisier, en prenant prétexte de la présence de lieux de détention et d’interrogatoire du FLN ; cependant cette rumeur n’a aucune consistance concernant les prélèvements sanguins forcés d’Européens.
Échaudé par l’action de l’OAS, le FLN a préféré créer ses propres structures médicales dans d’autres quartiers moins exposés. Si Azzedine mentionne trois cliniques du FLN : dans la Casbah, à Climat-de-France et à Kouba. Y. Courrière et Si Azzedine décrivent la structure médicale algéroise du FLN. Cette structure est destinée à «secourir et soigner plus de 200 000 chômeurs et leurs familles.» Le responsable de la propagande, Oussedik Boualem, instaure ainsi une «médecine gratuite pour tous», en faisant appel à des médecins musulmans et Européens.
Dans son ouvrage, Si Azzedine [12] évoque la réorganisation de la zone autonome d’Alger, il cite parmi les principaux responsables du conseil zonal, A. Lounici, responsable du Service santé et social et M. Amrane, chargé d’établir «bien avant l’indépendance, des cartes d’identité, des cartes de donneurs de sang…». Les besoins en sang sont si importants à Alger, que le FLN considère que l’établissement de cartes de donneurs de sang est aussi important que les cartes d’identité. On peut expliquer l’importance des cartes de donneurs de sang par le fait qu’Alger connaît avant le 20 février, et surtout après le 19 mars, une recrudescence des attentats de l’OAS destinée à saboter les accords d’Evian.
Le 2 mai 1962, un attentat de l’OAS fait 65 morts et des centaines de blessés sur les docks d’Alger. Les musulmans d’Alger refusent, pour la première fois, toute aide des pompiers et des ambulanciers européens et se chargent eux-mêmes du transport et des soins de leurs blessés et de leurs morts. Du 3 au 11 mai, selon les chiffres du préfet de police Vitalis Cros, les victimes de l’OAS sont au nombre de 230. Le FLN de Si Azzedine, qui ripostait initialement aux attentats par des enlèvements de militants supposés de l’OAS, décide de répliquer par des attentats. S’accélère alors à Alger, le cycle des attentats et des représailles entre le FLN et l’OAS ; on compte pour le seul mois de mai, plus de 864 attentats de l’OAS et 80 du FLN [13]. Les victimes musulmanes sont donc très nombreuses et sont soignées exclusivement par les hôpitaux du FLN. Les besoins de poches de sang pour les transfusions sanguines sont nécessairement très importants.
témoignages
C’est à cette période que se situent les témoignages de Francine Dessaigne et de Micheline Susini [14] à Alger. F. Dessaigne évoque, à la date du 9 mai, la rumeur suivante : «On retrouve de temps en temps un cadavre exsangue. Il paraît qu’on a saigné à blanc ces malheureux pour des transfusions sanguines pratiquées dans des mystérieux hôpitaux de la Casbah. C’est tellement horrible que l’on a de la peine à le croire.»
M. Susini évoque le témoignage de sa mère, dont une de ses voisines aurait été enlevée dans le quartier du Champ-de-Manœuvre : «Elle se réveille dans une chambre où d’autres personnes, européennes, attendent.» Un musulman les examine, on la choisit et on l’emmène dans une salle d’opération. «Le personnel infirmier est arabe.» On va procéder à une transfusion, lorsque des coups de feu éclatent. «Elle reste seule avec une infirmière musulmane, celle-ci la pousse dehors par une porte dérobée, lui criant : sauve-toi, profite s’en, on allait te prendre du sang.» Elle se sauve et tombe sur une des cousines de M. Susini, Jeannine qui a épousé un gendarme, qui la reconnaît d’emblée car elles habitaient auparavant la même rue Adolphe Blasselle. J. Monneret [15] date cet événement du 26 mai 1962.
Le témoignage apporté est pour la première fois précis : on dispose de davantage de détails concernant les prélèvements de sang forcés. Sur le plan chronologique, ce témoignage se situe dans la période où le FLN a ouvert ses propres structures médicales et au moment où les affrontements entre l’OAS et le FLN sont les plus intenses. Les transfusions sanguines pour les victimes d’attentats de l’OAS sont donc importantes.
Cette date se situe également dans la période évoquée par le troisième rapport du CICR de la mission de secours du 23 mai au 13 juin du docteur Chastenay, qui confirme la pénurie de sang dans les hôpitaux du FLN tout en expliquant que «Le problème de la transfusion a été résolu par le transfert de l’équipe de (l’hôpital) Mustapha.» et l’acheminement de sérum Rhésus sur le Clos Salembier. Le témoignage de M. Susini se démarque clairement par sa précision et par la date des faits rapportés des rumeurs sans fondement rapportées par le commandant Thomas. Ce témoignage semble étayer l’hypothèse de prélèvements sanguins forcés à Alger. On peut se demander si les mesures prises par le CICR ont permis de résoudre durablement la pénurie de sang. Le rapport optimiste du docteur Chastenay semble aller dans ce sens. Si on admet le bien-fondé de ce rapport, alors la période de prélèvements sanguins forcés aurait été limitée au mois de mai et au début du mois de juin.

Un témoignage indirect nous a été apporté par la fille d’un adjudant-chef au 19ème RG d’Hussein Dey, Auguste Causse. Ce dernier affirmait avoir trouvé un charnier composé uniquement de femmes et d’enfants [16] saignés à blanc. Il aurait alors demandé à son épouse de tuer leurs deux enfants, si le FLN venait à les intercepter. La famille Causse est partie le 12 mai, comme le montre le Journal de marches et d’opérations (JMO) du bataillon du 19ème RG, qui recense au jour le jour les activités au niveau du bataillon. Cependant en l’absence des JMO des compagnies, qui recense et décrit avec précision toutes les activités des unités effectuées sur le terrain, il est difficile de confirmer ces propos par des documents officiels [17].
Belcourt, Kouba, Maison-Carrée
Néanmoins, si on reprend les informations apportées par la fille de l’adjudant-chef Causse, Hussein Dey est évoqué. Ce quartier fait partie des lieux où les enlèvements sont les plus nombreux avec Belcourt, Kouba, Maison Carrée. Entre le 19 mars et le 12 mai, on compte 107 Européens disparus. Des hommes, mais aussi des femmes, des enfants et vieillards sont enlevés [18]. Plusieurs charniers de six à huit cadavres sont découverts par le 2/23e RIMa du chef de bataillon Rollet dans le secteur d’Hussein Dey : les 21 mai, 22 mai et 28 mai, soit un total de 22 cadavres. L’unité est alors mutée et remplacée par le 2/117e RI.
La Dépêche d’Alger évoque dans son édition du 23 mai la découverte de 17 cadavres à Haouch Hadda : deux Européens sont libérés, deux charniers, l’un de 8 corps, l’autre de 7 corps d’Européens. Le journal évoque «des tortures», «des corps mutilés rongés par la chaux vive» et «des blessures profondes». Les rumeurs affirment que deux autres cadavres ont été retrouvés, ce qui porterait à 17 le nombre de cadavres retrouvés. L’identité des cadavres et les raisons de la mort ne sont pas clairement évoquées, mais les termes laissent évoquer un centre d’interrogatoire du FLN. Au Frais Vallon, le 3/12e BI du commandant Thomas découvre 14 cadavres le 29 mai.
Le 5 juin à Beau-Fraisier deux compagnies du 12e BI trouvent un charnier (2 musulmans et de nombreux cadavres), mais la découverte provoque une émeute et dégénère en affrontements entre les unités de l’armée française et la force locale. Un officier français est tué, la découverte ne peut être exploitée. Le commandant Thomas est muté [19].
Dans le secteur de Hussein Dey, on trouve donc des charniers d’Européens après le 21 mai, soit une dizaine de jours après le départ de l’adjudant-chef Causse et la révélation de la découverte d’un charnier de femmes et d’enfants. La découverte de celui-ci par le 19ème RG n’a jamais été mentionnée auparavant par aucun récit. En l’absence des JMO des compagnies, il nous est impossible de prouver les propos de la fille de l’adjudant-chef. Il est pourtant intéressant de noter que les unités ou les chefs des unités qui ont découvert les charniers ont tous fait l’objet de mutation et que les découvertes n’ont pas été révélées au grand public, sauf pour le charnier du 22 mai.

quartier d'Hussein Dey à Alger en 1962
On peut même être étonné de l’absence des JMO des compagnies du 19ème RG, alors même que subsiste le JMO du bataillon. Dernier point surprenant, l’adjudant-chef Causse évoque un charnier composé de femmes et d’enfants. C’est la seule mention d’une telle découverte jusqu’à aujourd’hui. Le fait d’avoir demandé à son épouse de tuer leurs propres enfants en cas d’enlèvements par le FLN montre qu’il pensait que sa femme et ses enfants pouvaient être menacés. Deux ans après la fin de la guerre d’Algérie, le 4 mars 1964, place de Chartres en Basse Casbah d’Alger on retrouvait dans un dépôt de confection un charnier de 32 cadavres contenant des corps d’hommes, de femmes et d’enfants dans de la chaux vive [20].
charniers
Pour les différents charniers découverts à Hussein Dey, au Frais Vallon et à Beau-Fraisier, il nous manque les causes du décès des victimes. Sont-elles décédées à la suite de tortures, d’exécutions sommaires ou de prélèvements sanguins ? Si l’on décide de prendre en compte le témoignage de l’adjudant-chef Causse, il est le seul à évoquer explicitement la cause de la mort : «saigner à blanc», cependant il n’a laissé aucune information permettant d’aller dans ce sens. Relaye-t-il les rumeurs algéroises ou s’appuie-t-il sur des éléments objectifs pour parler de prélèvements sanguins ? En l’absence de tout rapport d’autopsie, il est difficile de confirmer ou d’infirmer les propos de l’adjudant-chef Causse. Néanmoins, le contexte géographique des enlèvements, la chronologie des charniers découverts dans les environs et la volonté des autorités de ne pas dévoiler ces charniers et même de sanctionner les auteurs des découvertes peuvent nous faire penser que ce charnier aurait bien pu exister. Mais rien ne permet d’affirmer que ce charnier soit le résultat de décès à la suite de prélèvements sanguins, en l’absence de tout autre information complémentaire.

rumeurs oranaises
«En Oranie et dans sa capitale, le phénomène des enlèvements est significatif en quantité, mais moindre qu’à Alger et dans la Mitidja.», explique J. Monneret, cela serait dû à la séparation des quartiers musulmans et Européens par des barrages [21]. La ville d’Oran connaît, comme à Alger, de nombreuses rumeurs de prélèvements sanguins effectués par le FLN. Dans son ouvrage, l’activiste de l’OAS G. Pujante évoque les prélèvements sanguins à l’occasion de l’arrestation du commando OAS Robespierre à la mi-mai : «Après une vive fusillade avec les gendarmes mobiles, ils sont appréhendés n’ayant plus de munitions et conduits non loin de là à l’école Langevin, en limite du village Nègre [Ville Nouvelle].
Ce lieu était réputé être la banque de sang des hôpitaux du FLN. Des médecins musulmans, mais aussi Européens, y saignaient à blanc leurs prisonniers et les cadavres étaient abandonnés nuitamment dans les environs.» [22] Le général Katz, responsable de la sécurité à Oran, les évoque également : «les rumeurs les plus mensongères courent la ville, propagées aussi bien par les notables que par les concierges» [23]. Un de ceux qui rapportent fidèlement les rumeurs est le RP de Laparre, arrivé de métropole, ce prêtre s’occupe du patronage d’une école dans le quartier européen de Saint Eugène à l’est d’Oran. Il décrit dans son journal [24] au jour le jour l’état d’esprit des Européens et les nombreuses rumeurs qui parcourent les quartiers européens d’Oran. Il dément cependant les informations rapportées précédemment, lorsqu’elles lui sont indiquées comme étant erronées.
prélèvements sanguins forcés
La première rumeur rapportée sur les prélèvements sanguins forcés par le RP de Laparre remonte au 22 avril. Il signale une clinique au quartier Victor Hugo, qui pratiquerait les prélèvements sanguins sur des Européens : «Pour se procurer du sang frais, il [le FLN] a établi des barrages sur les routes du quartier. Les automobilistes sont amenés à l’hôpital où un médecin français, sur une table d’opération les saigne totalement. Puis on va déposer leur cadavre sur la route.»
Deux informations du RP de Laparre nous permettent de douter de la crédibilité des informations rapportées. On parle d’un médecin européen qui procède à un prélèvement sanguin jusqu’à la mort du prélevé, sans aucun cas de conscience et en violation du serment d’Hippocrate. De plus, il ne semble pas logique que le FLN, à la suite des prélèvements sanguins effectués, ne cherche pas à dissimuler les cadavres et semble au contraire vouloir les exposer à la vue de tous.
Le RP de Laparre évoque ensuite le témoignage d’une femme, qui comme à Alger, dit avoir été enlevée pour être prélevée de son sang. Elle fait semblant de «mourir» lors du prélèvement, elle est déposée sur une route et apporte son témoignage. Or ce témoignage rapporté par le RP de Laparre, contrairement à celui d’Alger, recèle bien des invraisemblances : «Elle avait reconnue son propre médecin dans son assassin, le docteur Gomez, qui se trouve être aussi… secrétaire d’un secteur OAS et adjoint du docteur X., un de nos bons amis, à la clinique duquel il assure un service à certaines heures. La dame a reconnu aussi là-bas le docteur Y. [Larribère], ex-député communiste d’Oran, qui a aussi une clinique en ville, près d’ici au monument aux Morts. Enfin, elle a pu situer à peu près la clinique FLN et l’OAS a pris l’affaire en mains.»
On accuse donc un médecin européen, responsable OAS, de sympathiser avec le FLN, et de procéder à des prélèvements sanguins forcés sur une de ses compatriotes et de plus une de ses patientes ! Enfin, ce médecin n’arrive pas à distinguer un évanouissement simulé d’un décès. On est donc bien ici dans l’élucubration totale.
Un médecin, ancien député communiste, est également accusé de soigner des musulmans. Certains médecins progressistes, Européens d’Algérie ou métropolitains [25], s’étaient en effet portés volontaires pour servir dans les hôpitaux du FLN, mais affirmer qu’ils auraient cautionné des prélèvements sanguins forcés semble excessif. Un médecin européen travaillant dans une clinique du FLN aurait pu donc très bien utiliser une poche de sang sans en connaître la provenance et les méthodes utilisées pour l’obtenir. Enfin, un prélèvement sanguin ne nécessite pas obligatoirement la présence d’un médecin, un simple infirmier suffit pour mener à bien l’opération.
clinique du docteur Larribère
L’OAS s’attaque à la clinique du docteur Larribère en la détruisant par une charge explosive. Le docteur Gomez est blessé, tandis que sa clinique est incendiée par l’OAS. [26] Un tract de l’OAS du 25 avril [27] donne les raisons de l’attentat contre la clinique du docteur Larribère. Il est accusé d’aller soigner «les fellagha à l’école de Victor Hugo transformée en hôpital», et d’aider à mourir «les Français que les fellouzes réussissent à capturer.» Le tract évoque les soins qu’apporte le docteur Larribère dans le quartier musulman aux blessés considérés uniquement comme des combattants et non comme des victimes civiles musulmanes des attentats de l’OAS.
L’accusation de faire mourir les Français est vague et n’évoque pas explicitement les prélèvements sanguins. Or, cette raison est pourtant la principale motivation de l’attentat de l’OAS contre la clinique, selon le RP de Laparre et le témoignage d’un policier d’Oran [28]. Le tract de l’OAS fait également l’amalgame entre deux lieux du quartier Victor Hugo, c'est-à-dire le centre de soins de l’école qui se trouve rue de Suffren avec le centre d’interrogatoire des Européens capturés, qui se trouve rue du général Brossard [29].
On peut donc penser que ces faits, auxquels vient se rajouter l’accusation de posséder un poste émetteur récepteur, sont des prétextes destinés à justifier l’action de l’OAS. Un second tract de l’OAS du 26 avril donne d’ailleurs d’autres justifications à l’attentat contre la clinique du docteur Larribère : il est accusé d’avoir hébergé deux personnes issues des pays communistes et d’être un sympathisant communiste [30]. Il n’y a donc plus aucune accusation de l’OAS concernant les soins médicaux aux musulmans ou d’éventuels prélèvements sanguins sur des Européens. On peut donc penser que l’accusation de prélèvements sanguins était totalement mensongère ; le général Katz préfère évoquer, pour sa part, «un règlement de compte» à propos des attentats visant les cliniques des docteurs Gomez et Larribère.
banlieue du Petit-Lac
Le 27 avril, le RP de Laparre rapporte de nouvelles rumeurs [31] : «Dans la banlieue du Petit-Lac, il y aurait un camp de concentration FLN, pour tous les gens enlevés. Ceux qui ne sont pas notoirement OAS ne sont pas fusillés. On les garde soit comme otages pour d’éventuels échanges, soit pour des prises de sang, suivant les besoins de l’hôpital FLN de Victor Hugo, où sont soignés tous les musulmans de la ville. Aucun en effet ne veut plus aller à l’hôpital civil.» Les informations apportées se font plus précises : les détenus sont européens, mais ne font pas partie des activistes de l’OAS. On évoque la pratique des prélèvements sanguins. Ces caractéristiques se retrouvent également dans la lettre du légionnaire X enlevé le 8 mai à la plage des Sablettes à Arzew rapporté par le rapport militaire du 13 juillet 1962.
En revanche, il y a une nette différence, le lieu de détention sert aussi de lieu de prélèvement pour les besoins en sang de l’hôpital Victor Hugo, alors que le témoignage du légionnaire évoque deux lieux différents. On peut envisager l’hypothèse que dans le témoignage du RP de Laparre l’origine de la rumeur provient d’un des détenus du Petit-Lac libéré par les forces de l’ordre dix jours auparavant. R. Delpard rapporte en annexe de son ouvrage [32] des procès-verbaux de gendarmerie concernant des détenus libérés du Petit-Lac.
Selon le général Katz, les quartiers musulmans de Sanchidrian et Petit-Lac avaient connu des attaques de commandos de l’OAS les 16 et 17 avril. Une troisième attaque de l’OAS ayant fait une dizaine de morts, la population excédée intercepte huit véhicules européens et s’attaque aux Européens [33]. J. Monneret s’appuyant sur les archives de la gendarmerie et du Deuxième Bureau réfute l’interprétation de la vengeance du FLN à une action de l’OAS, qui n’apparaît nullement dans les rapports consultés. Les rapports évoquent l’action spontanée de militants du FLN de la dernière heure, qui veulent prouver ainsi leur fidélité à la cause de l’indépendance [34].
Par des procès-verbaux de gendarmerie, on apprend que le 17 avril, les gendarmes mobiles ont libéré pacifiquement les détenus du quartier du Petit-Lac, au nombre de treize, dont Madame Anton et ses deux enfants. Madame Anton et son fils de 11 ans racontent comment ils ont été interceptés au niveau du Petit-Lac, alors qu’ils se dirigeaient vers l’aéroport de La Sénia. Les Anton sont arrêtés et détenus au centre médical du Petit-Lac. Monsieur Anton est lynché par la foule avant d’avoir atteint le centre. Madame Anton y retrouve des Européens prisonniers, ainsi que deux Européens, qui s’occupent des soins aux blessés. Visités par des chefs FLN et des infirmières, Madame Anton et ses enfants ne subissent aucun sévice.

L'Écho d'Oran, 21 juillet 1962, source
rien dans les PV de gendarmerie
Le FLN possédait un centre médical à Victor Hugo, mais également au Petit-Lac, où auraient pu être effectués des prélèvements sanguins. Cependant, les procès-verbaux de gendarmerie n’évoquent aucun prélèvement sanguin au Petit-Lac ou à Victor Hugo. G. Pujante, activiste de l’OAS, attribue la libération pacifique des prisonniers du FLN aux contacts entre Attou, chef FLN du Petit-Lac et la gendarmerie mobile dans la lutte contre l’OAS [35]. Si les propos de G. Pujante sont exacts, on peut exclure que le Petit-Lac ait pu servir de centre de prélèvement sanguin, en raison des contacts étroits entre le FLN et la gendarmerie mobile. On ne peut imaginer que la gendarmerie aurait toléré de tels actes sans intervenir, comme le montre d’ailleurs son intervention «pacifique» pour libérer les Anton et les autres prisonniers. Le témoignage rapporté par le RP Laparre ne peut pas concerner le quartier du Petit-Lac dirigé par Attou.
Le RP de Laparre évoque aussi le témoignage d’un Européen prisonnier qui s’est échappé de son lieu de détention du quartier Ville Nouvelle : «L’employé d’un ami, arrêté par un barrage FLN, a été enfermé vingt-quatre heures dans une pièce, avant-hier [le 25 avril], avec quarante cadavres. Mais un brave fellagha, ancien collègue d’une équipe sportive, l’a délivré. C’est le premier rescapé connu. Pour nos amis enlevés, on n’a que fort peu d’indices et personne ne peut ou ne veut rien faire. On suppose qu’ils ont déjà été saignés à l’hôpital FLN de Valmy. Mais pour les familles, l’incertitude est encore plus terrible que cette certitude-là. S’il y a eu tant de fusillades la nuit précédente, ce serait parce que la force locale a été à l’hôpital récupérer ses blessés musulmans et rafler en même temps les bocaux de sang de réserve.» Le rescapé aurait donc été détenu dans une sorte de morgue de l’hôpital Valmy de Ville Nouvelle, où se trouvaient 40 cadavres. S’agit-il de cadavres d’activistes de l’OAS exécutés ou de décès dus aux prélèvements sanguins ? Le RP de Laparre n’apporte aucune précision supplémentaire.
pénurie de sang
L’autre information rapportée par le RP de Laparre est le fait que le FLN connaîtrait une pénurie de sang, d’où la volonté de s’emparer de «bocaux de sang de réserve.» La pénurie de sang des hôpitaux FLN signalée par le RP de Laparre est expliquée par le fait que le FLN soigne désormais ses propres blessés. Le général Katz confirme qu’à partir du 26 avril, le personnel médical européen devient tellement hostile aux musulmans, qu’il est même nécessaire que les forces de l’ordre soient obligées de «transporter de l’hôpital civil (européen) d’Oran en Ville Nouvelle (quartier musulman) les blessés et les malades musulmans que les tueurs de l’OAS risquent de venir achever.»
À partir de cette date, les structures médicales européennes et algériennes sont tellement cloisonnées, qu’il est impossible pour un musulman de se faire soigner dans un hôpital européen, même en cas de pénurie de médicaments et de poches de sang. Les structures médicales du FLN, qui ont de plus en plus de mal à répondre aux soins médicaux de leurs propres blessés des quartiers musulmans d’Oran voient donc s’ajouter les blessés musulmans évacués des hôpitaux européens.
Le général Katz précise que même les blessés des forces de l’ordre, chargés de la lutte anti-OAS, ne peuvent plus être soignés dans les hôpitaux européens acquis à l’OAS. Ces derniers doivent se faire soigner «dans les hôpitaux de fortune de la Ville Nouvelle, (où) les médecins musulmans les reçoivent, bien que débordés en nombre par leurs blessés et propres malades. [36]» Le général Katz, chargé de la sécurité d’Oran, évalue le chiffre des victimes des affrontements entre l’OAS, le FLN et les forces de l’ordre entre le 19 mars et le 1er juillet, soit cent jours, à «32 membres des forces de l’ordre tués, 143 blessés, 66 Européens tués et 36 blessés, 410 Algériens tués et 487 blessés.»
Nous voyons donc bien que dans un processus similaire à celui d’Alger, des structures médicales ont été créées à Oran [37] par le FLN pour tenter de soigner par ses propres moyens les victimes des attentats de l’OAS. Les structures médicales du FLN devaient pouvoir répondre à une moyenne d’une douzaine de morts ou de blessés par jour, or celles-ci souffrent d’une pénurie de matériels médicaux, de médicaments, ainsi que de poches de sang. R. Kauffer évoque l’anecdote suivante (sans préciser le lieu Alger : ou Oran) : «dans le même temps, comble de l’absurde, des Européens brisent à l’aéroport des flacons de sang envoyés par des organismes humanitaires. [38]» Les structures médicales du FLN sont donc totalement dépassées par l’afflux de blessés musulmans et ceux des forces de l’ordre.
rumeurs sur les prélèvements sanguins
Ce n’est qu’à partir du 31 avril que le général Katz semble être au courant de la rumeur qui concerne les prélèvements sanguins forcés, qu’il assimile à d’autres rumeurs fantasques : «Les Européens d’Oran disent que les Arabes rendent exsangues ceux qui sont pris par eux et les laissent mourir. Leur radio assure que nous emmenons en Ville Nouvelle des personnes arrêtées pour leur prendre leur sang, nécessaire aux Musulmans.» [39]
Le général Katz ne prend pas au sérieux ces rumeurs, d’autant plus qu’elles rendent complices les forces de l’ordre des agissements du FLN. À partir du mois de mai à Oran, les rumeurs se font de plus en plus nettes pour assimiler les enlèvements à des moyens de pallier les carences en poches de sang. Cependant, les informations rapportées sont peu précises et ne permettent pas de dire formellement que les Européens enlevés sont les victimes de prélèvements sanguins.
J. Monneret révèle dans son ouvrage un bulletin de renseignement de la gendarmerie d’Arcole, située au nord-est d’Oran, daté des 3 et 4 mai. Ce document explique que les enlèvements ont deux motivations : celles de rechercher des activistes de l’OAS, et de faire des collectes de sang pour les hôpitaux du FLN. C’est le premier document officiel qui évoque cette pratique. Les prisonniers seraient détenus à Sidi Chami, à la cité Bel Air et à l’hôpital psychiatrique où auraient lieu également les prélèvements sanguins. Cependant, une note ajoutée par le supérieur hiérarchique explique que cette information n’a pas été recoupée et que la rumeur publique a amplifié l’information [40].
J.F., un Européen victime d’un enlèvement à Oran a décidé récemment d’apporter son témoignage et donne des informations complémentaires sur les prélèvements sanguins [41]. Policier métropolitain envoyé en Algérie en 1957, il se trouve à Oran en 1962. Le 8 mai 1962, il est muté en métropole. Quelques jours plus tard, après avoir organisé son déménagement, il se rend en voiture à l’aéroport de La Sénia. «Sa disparition a été signalée autour du 17 ou 18 mai.» Il ne se souvient plus de la date précise de son enlèvement.
Sur la route nationale, il est arrêté à l’entrée d’Oran par un barrage du FLN ou de l’ALN. Il est identifié comme policier, son arme et ses papiers lui sont confisqués. Ses yeux sont bandés. «Ils m’ont amené non loin de là», à proximité de la route où il a été arrêté. Il se retrouve dans une grande cour centrale et des bâtiments tout autour avec de nombreuses salles. Il pense au début que c’est une école, mais «certains ont pu me suggérer qu’il s’agissait des abattoirs d’Oran». La vue des crochets de boucherie plus tard accrédite cette idée. Il reste emprisonné une dizaine de jours dans une petite pièce.
Le FLN pense qu’en qualité de policier, il dispose de nombreux renseignements. On l’interroge chaque jour, il reçoit «des coups, des gifles» Mais il n’a pas les réponses aux questions posées. Il n’est pas seul à être dans ce cas : «J’entendais par moment des hurlements, certains proches, d’autres plus éloignés. De temps à autre dans le couloir qui passait devant ma prison, il y avait des bousculades et des cris.» J.F. est alors menacé d’être prélevé de son sang et d’être exécuté s’il ne répond pas aux questions de ses geôliers. Il voit en effet «des gens qui marchaient en titubant, pâles comme des morts, et qui criaient qu’on leur prenait tout leur sang. C’était affreux et difficilement descriptible» ; et on lui montre «des cadavres qui séchaient au soleil, certains accrochés par le cou à des crochets de boucherie.» Il reçoit de la nourriture et de l’eau ou du lait une fois à deux par jour.
Ce témoignage montre que sur un lieu de détention de prisonniers se trouve également un centre de prélèvement sanguin. Il est donc différent sur ce point de celui du légionnaire, mais se rapproche des propos du RP Laparre du 27 avril. On peut donc penser qu’il y avait deux pratiques possibles : utiliser les prisonniers présents pour pratiquer les prélèvements sanguins et ensuite acheminer les poches de sang, ou emmener un prisonnier dans des centres de soins en fonction des besoins en transfusion sanguine et y pratiquer les prélèvements.
J.F. est libéré grâce aux déclarations d’un musulman arrêté par les gardes mobiles sur la route nationale à l’entrée est, qui indique que le maire de son village est détenu à cet endroit. Les gendarmes mobiles et l’armée libèrent les détenus au début du mois de juin. «Je n’ai pas une idée du nombre que nous étions. Dans le véhicule où je suis monté, nous n’étions que trois ou quatre. Mais il y avait plusieurs véhicules, dont au moins une ambulance.» Après deux à trois jours d’hôpital militaire à Oran, il est rapatrié sanitaire dans un hôpital de métropole. Il est suivi régulièrement par des médecins, pour sa dépression nerveuse due à sa détention. Ce n’est que cinq ans plus tard, qu’il retrouve ses activités professionnelles.
lieu de détention et crocs de boucher
Le lieu de détention n’est pas précis, puisque le témoin avait les yeux bandés. Cependant, des informations sont apportées comme l’entrée d’Oran, la route nationale, la direction de la Sénia. On peut penser qu’il s’agisse de la route nationale n°4 sur laquelle les Anton ont été arrêtés. La détention au même endroit que les Anton à la cité du Petit-Lac, un mois après leurs libérations paraît peu probable. En revanche, les crocs de boucher peuvent nous faire penser à la cité des Quatre Chemins, où l’on trouve un abattoir et qui se trouve être à l’entrée d’Oran à proximité de la route nationale 4.
Ce lieu a été identifié par les forces de l’ordre comme un lieu de détention [42]. Dans un PV d’interrogatoire de Chouali-Chaila [43] daté du 5 mai par la gendarmerie, un homme appréhendé alors qu’il faisait des opérations de contrôle routier, explique qu’il travaille pour Attou au Petit-Lac, comme chef de la police. Il explique également qu’à la cité des Quatre Chemins une équipe du FLN procède, comme au Petit Lac, au contrôle et à l’interception de véhicules. Cette équipe dirigée par Lahcène Lahouari est installée au n°220 de la rue 7 aux Abattoirs.
Selon Chouali-Chaila : les personnes arrêtées «ont été étranglées ou égorgées par L. Lahouari, puis jetées dans la Sebkra [lac salé] du Petit-Lac.» Il lui attribue personnellement, par deux fois, une vingtaine de victimes. Il précise plus loin dans son interrogatoire qu’«une vingtaine de FSE et une dizaine de FSNA» ont été tuées par les hommes de Lahouari, soit une trentaine. Il affirme avoir vu lui-même quatre personnes égorgées aux Quatre Chemins.
Il est ensuite interrogé sur l’enlèvement de militaires français, mais il affirme tout en ignorer. Chouali-Chaila décrit l’organisation du secteur FLN au sud-est d’Oran qui dispose de deux points de contrôle au niveau des cités du Petit-Lac et des Quatre Chemins. Chouali-Chaila est chargé de contrôler les Européens au niveau du Petit-Lac. Le poste du FLN du Petit Lac, installé dans les locaux de la SAU, dépend hiérarchiquement de Victor Hugo. Selon l’historien algérien Fouad Soufi, ce groupe dirigé par Attou Mouedden et son neveu avait profité d’une rivalité entre les trois organisations du FLN et de l’ALN d’Oran pour prendre son autonomie après le 19 mars et contrôler les quartiers de Petit-Lac et de Victor Hugo [44].
Chouali-Chaila revendique l’interception d’Européens, qui sont ensuite détenus au centre médical du Petit-Lac. Ils subissent généralement un interrogatoire avec tortures, soit à la SAU du Petit-Lac, soit au quartier Victor Hugo (rue du général Brossard) ou aux Quatre Chemins. Les prisonniers peuvent être exécutés par étranglement ou égorgement dans les abattoirs de cette cité. Les cadavres sont systématiquement jetés dans la Sebkra (lac salé) du Petit-Lac. Chouali-Chaila ne nous donne aucune information sur le degré d’autonomie de Lahouari par rapport à Attou. Enfin, Chouali-Chaila ne mentionne pas la pratique de prélèvements sanguins sur les prisonniers, alors qu’il fait lui-même office d’infirmier. Le lieu précis rapporté par le RP Laparre le 27 avril pourrait être davantage celui des abattoirs des Quatre Chemins contrôlés par Lahouari plutôt que celui de la SAU du Petit-Lac dirigée par Attou.

source : algeriefrançaise.org
alimentation nécessaire à la reconstitution du stock de sang
On retrouve des points communs entre les propos de J.F. et la lettre du légionnaire enlevé. Les lieux des enlèvements se trouvent tous deux dans la périphérie d’Oran, pour J.F. la route de la Sénia, pour le légionnaire la plage des Sablettes à Arzew. Les geôliers connaissent parfaitement l’identité des détenus (papiers du militaire ou du policier). Le fait d’avoir fait prisonniers des membres des forces de l’ordre ne semble leur poser aucun problème, comme si le FLN ou l’ALN se considéraient toujours en guerre contre la France, malgré les accords de cessez-le-feu. L’autre point commun est la nourriture : les prisonniers sont nourris avec diversité, mais frugalement et reçoivent de l’eau ou du lait, selon J.F. Ce témoignage rejoint celui du légionnaire qui indique aussi dans sa lettre : «Ils nous donnent bien à manger». Une alimentation minimale des détenus est assurée par les geôliers, ce qui est nécessaire à la reconstitution du stock de sang prélevé. Cependant tous les prisonniers ne sont pas obligatoirement prélevés de leur sang, comme le montre le témoignage de J.F., en revanche il s’agit d’un moyen de pression supplémentaire sur les prisonniers pour les faire parler.
Un autre point signalé par J.F. est le fait qu’on lui montre «des cadavres qui séchaient au soleil, certains accrochés par le cou à des crochets de boucherie.». Les propos sur des cadavres pendus à des crocs de boucher sont confirmés par la découverte de charniers d’Européens. Le journal britannique Daily Express du 9 mai 1962 révèle la nouvelle sous le titre : «L’horreur derrière des portes closes en Algérie.» La nouvelle de cette découverte macabre est même annoncée à l’Assemblée nationale par le député d’Alger Lauriol le 14 mai [45]. À la suite de l’enlèvement d’un Européen, sa sœur avait mené une enquête et avait reconnu son cadavre, vidé de son sang, à la morgue dix jours plus tôt, c'est-à-dire autour du 30 avril. Cette dernière avait alors donné le renseignement à l’armée qui avait procédé à une perquisition dans un abattoir d’un quartier algérien, où avaient été retrouvés 41 cadavres «tous saignés à blanc.» Le journal britannique parle de victimes des prélèvements sanguins.
le Daily Express et les prélèvements sanguins
Le Daily Express explique cette pratique par le fait que la religion musulmane interdit à des musulmans de donner leur sang pour une banque de sang [46]. Le sous-lieutenant Doly-Linaudière, arrivé du Constantinois à Oran le 6 mai, sympathisant OAS, défend la même interprétation sur la cause des décès en évoquant la découverte de «cadavres exsangues de trente Français accrochés par le menton à des crochets de boucherie : le FLN avait besoin de sang pour ses hôpitaux.» [47] Pourtant si l’on considère que l’information rapportée par la sœur d’une des victimes, que le cadavre du frère avait été «saigné à blanc aux poignets» ; il pourrait s’agir ici de coupures pratiquées aux poignets par un couteau pour torturer ou faire mourir d’hémorragie un prisonnier, plutôt que de prélèvements sanguins qui sont effectués au niveau de l’avant-bras. Cependant les propos de J.F. montrent que ces prisonniers ont pu être aussi victimes de prélèvements sanguins et de tortures avant leur exécution.
Il est fort probable que ce ne soit pas un charnier, mais plusieurs charniers d’européens pendus à des crochets de boucher qui aient été découverts à Oran le 7 mai, l’un de 41 cadavres, l’autre de 30 cadavres. La différence des chiffres entre le Daily express et le sous-lieutenant Doly-Linaudière est un premier indice. L’autre information provient du journal du RP de Laparre qui évoque ces découvertes et donne exactement les mêmes proportions.
À la date du 8 mai, il écrit : «On dit que les tirs d’hier soir auraient été déclenchés par la découverte en quartier musulman de deux charniers contenant quarante et trente Européens saignés. [48]» Un troisième charnier est aussi évoqué à la date du 13 mai, il parle d’une «courte et récente occupation» des abattoirs, où vingt cadavres ont été retrouvés pendus à des crochets. Les forces de l’ordre ont-elles décidées de faire des perquisitions dans les différents abattoirs de la ville occupés par des prisons du FLN ? Un tract de l’OAS du 27 avril évoquait l’occupation des abattoirs centraux par le FLN dès le 24 avril [49]. On peut penser qu’un des charniers découverts se trouvaient précisément dans les abattoirs centraux.
quinze points de détention d'Européens à Oran
Le rapport du 17 mai du chef d’escadron Coadic, chef du Deuxième Bureau d’Oran, publié par J. Monneret [50], identifie quinze points de détention des Européens à Oran, cependant le général Katz était hostile à toute intervention en raison du «climat général». Le chef du Deuxième Bureau explique avoir demandé le 2 mai des renseignements aux forces de l’ordre sur les endroits où les Européens pouvaient être détenus. Un premier lieu de détention est perquisitionné le 5 mai, et permet de récupérer un harki et un Européen. Quatre autres lieux sont alors perquisitionnés le 7 mai avec l’autorisation du général Katz. Le chef d’escadron Coadic en tire comme bilan : «Il est apparu d’une manière manifeste que des organismes clandestins y avaient été installés, mais avaient déménagé depuis peu. Sans doute à la suite de la perquisition du 5 mai.» On peut être surpris des mots employés pour évoquer la découverte des trois charniers d’européens pendus à des crochets de boucher par des mots bien sibyllins «d’une manière manifeste». Le rapport ne mentionne la libération d’aucun Européen entre le 7 mai et le 17 mai, date du rapport.
Un seul Européen ayant été enlevé le 14 mai est remis volontairement par le FLN aux forces de l’ordre. Les propos de J.F. s’inscrivent parfaitement dans la chronologie et la géographie des enlèvements, des prélèvements sanguins et des charniers découverts : le légionnaire X est enlevé le 8 mai, J.F. est enlevé entre le 10 et le 17 mai. Les enlèvements ont lieu dans la périphérie d’Oran. J.F. et le légionnaire sont détenus avec d’autres prisonniers. Des charniers d’Européens pendus à des crochets de boucherie ont été découverts entre les 7 et 13 mai. La Dépêche d’Algérie signale dans son édition du 18 mai que 11 Européens enlevés ont été «retrouvés par les forces de l’ordre à Oran.» L’édition indique que les noms des personnes libérées seront prochainement publiés, ce qui ne sera malheureusement pas le cas. On peut donc penser que la découverte des corps d’Européens dans les boucheries a accéléré les perquisitions, dont au moins une, a eu un résultat.
Concernant la persistance de pénurie de poche de sang à cette période, on dispose d’un témoignage d’une personne qui a failli être prélevée de son sang, comme un autre individu à Alger [51] : Virgile Renoux étant à la recherche son fils, il est emmené par des policiers musulmans dans le quartier arabe. Devant un bâtiment, des hommes en blouses blanches sortent, qui font un signe négatif aux policiers. «Il apprendra plus tard qu’il a été conduit à ce fameux hôpital clandestin où des Algériens prélevaient le sang des pieds-noirs arrêtés» S’appuyant sur deux bulletins de renseignements du 1er et du 9 juin, J. Monneret identifie le lieu à la polyclinique, rue du Figuier en Ville Nouvelle.
On pourrait cependant critiquer le témoignage de J.F. concernant les prélèvements sanguins. Il n’a pas été lui-même prélevé de son sang lors de sa détention, même si on l’a menacé de le faire ou qu’il a entendu un autre détenu dire qu’il allait être prélevé de son sang. Dans la chronologie de la révélation des prélèvements sanguins, l’enlèvement de J. F. se situe quelques jours après que la presse ait évoqué des découvertes des différents charniers. J.F. a vu des cadavres de détenus durant sa détention, mais sans avoir été le témoin direct ou la victime de prélèvements sanguins. J.F. ne fait-il pas ici relayer une rumeur des prélèvements sanguins forcés sur les Européens ? La question ayant été posée à J.F., il répond qu’il avait consulté des rapports de police faisant état «de rumeurs d’Européens ou de francophiles enlevés.
On ne savait pas ce qu’ils étaient devenus.» Il se souvient aussi qu’un cadavre d’Européen avait été découvert dans la banlieue d’Oran avant son départ d’Oran. Il croit qu’il a entendu parler pour la première fois de prélèvements sanguins, par «l’intermédiaire de ses geôliers, mais il n’est pas certain.» [52] Il ne faut alors pas exclure que les geôliers aient pu aussi utiliser cette menace pour faire pression sur J.F. et ainsi obtenir des renseignements. Le témoignage de J.F étant vague sur les prélèvements sanguins, toutes les hypothèses réfutant ou allant dans le sens de prélèvement sanguins sont à explorer.
Selon J.F., sa libération début juin serait le résultat d’une opération spontanée sur information. On peut nuancer cette interprétation, en raison du contexte général des autres perquisitions. En effet, après la découverte d’un charnier dans un abattoir (les abattoirs centraux) et la libération d’une dizaine d’Européens, la perquisition d’autres abattoirs en quartiers FLN aurait semblé logique. De plus, le PV de la gendarmerie signale les Quatre Chemins comme étant un lieu de détention et d’exécution des prisonniers.
Enfin, le bulletin de renseignement n°988 du 16 mai cite également les abattoirs de la cité des Quatre Chemins comme une «prison clandestine», il s’agit ici de la reprise de l’information transmise par la gendarmerie qui avait fait une copie du rapport de Chouali-Chaila au Deuxième Bureau et à la Commission mixte le 8 mai, comme le signale d’ailleurs la fin du PV. On peut donc se demander s’il était nécessaire aux forces de l’ordre de posséder ce renseignement supplémentaire pour pouvoir intervenir. Après les échecs des précédentes perquisitions, les forces de l’ordre ont peut-être pu préparer avec beaucoup plus de soin cette opération. L’opération conjointe des gardes mobiles et de l’armée, la présence de plusieurs véhicules, dont au moins une ambulance, montre qu’on pourrait être bien loin d’une opération spontanée.
le témoignage du légionaire J. Kemencei
Le dernier témoignage d’une personne qui évoque les prélèvements sanguins forcés sur des Européens à Oran est celui d’un légionnaire du 1er REI d’origine hongroise J. Kemencei [53] servant dans cette ville : «À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital. À un angle, au bas des étages et journellement, nous comptions plusieurs cadavres européens, certainement jetés hors de l'établissement. Ils étaient vidés de leur sang. Les marques de piqûres bien visibles aux coudes et surtout aux poignets – leurs geôliers prenaient leur sang directement à l'artère ! – témoignaient de l'assassinat.
Le FLN raflait même les gens bien portants, et les saignait à mort pour soigner les blessés et les malades arabes. Puis les camions de ramassage des ordures les transportaient, ces cadavres, aux décharges publiques. Les gendarmes mobiles, pourtant armés convenablement, avouaient leur impuissance faute d'ordres pour agir. Mais des CRS arrivaient tout fraîchement de métropole, pour former et instruire la future police algérienne, pendant que les Français d'Algérie se faisaient massacrer, ou prenaient rapidement la valise pour éviter le cercueil. Un comble !»
L’auteur J. Kemencei, gravement malade, est malheureusement décédé en décembre 2009, ce qui ne nous a permis d’obtenir des renseignements complémentaires sur les propos tenus dans son ouvrage concernant notamment la date précise du témoignage. La présence de corps humains jetés avec les déchets sans le moindre effort pour les dissimuler semble tout à fait invraisemblable pour retenir ce témoignage.
Si on devait cependant émettre des hypothèses, quant à la date des faits décrits par J. Kemencei, il nous faut reprendre ses propos. On a ainsi une impression d’un sentiment de totale impunité de la part du FLN, qui semble disposer de nombreux prisonniers européens. Le FLN agit au grand jour sans rien dissimuler, comme l’indique les mots : «journellement», «plusieurs cadavres d’Européens», «au bas des étages», «ramassés par des camions de ramassage des ordures», «décharges publiques». Le passage régulier d’un véhicule militaire français à proximité du charnier ne semble pas importuner le FLN, qui ne change en rien ses habitudes. J. Kemencei arrive à bord du véhicule à reconnaître les causes de la mort des Européens, puisqu’il arrive à voir distinctement les piqûres des prélèvements sanguins aux coudes et aux poignets.
En raison de l’impuissance signalée des forces de l’ordre (Légion étrangère, gendarmerie, CRS), les événements rapportés ne peuvent se situer qu’après le 3 juillet (date de l’indépendance de l’Algérie), mais plus probablement quelques jours après le 5 juillet, où de nombreux européens ont été lynchés et ont été fait prisonniers par le FLN. Trois indices vont dans ce sens : celui qui indique que les CRS formaient «la future police algérienne» et que l’armée et les gendarmes mobiles n’interviennent pas.
Sur le lieu des prélèvements sanguins repéré, J. Kemencei indique qu’il servait au dépôt de la Légion [54], qui «était situé juste derrière l'hôpital municipal, entre le Palais des sports et le cimetière, et qu'il sortait tous les jours pour acheminer le courrier (…) À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital.» Il y a effectivement un grand hôpital (avec un dispensaire de l’ALN) situé à l’angle de la rue Paul Doumer et du général Détrie. De l’autre côté de la rue du général Détrie en face de l’hôpital, il y a deux casernes et un dépôt. La première caserne est située à l’angle de la rue du général Détrie et de l’avenue de Valmy. Il y a une école, le souk et le cimetière juif derrière ces deux édifices. En face, de cette caserne il y a le dispensaire (de l’ALN) qui fait l’angle. La deuxième caserne qui jouxte le dépôt est au bout de la rue du général Détrie qui longe l’hôpital.
Derrière cette deuxième caserne, il y a le cimetière. On peut penser qu’il est dans cette caserne, en raison de la phrase suivante : «À la sortie de notre petite caserne, la route passait obligatoirement derrière l'hôpital. A un angle, au bas des étages et journellement, nous comptions plusieurs cadavres européens» En revanche, «le palais des sports» n’apparaît pas, qu’il confond peut-être avec le palais des Beaux Arts, rue Paul Doumer. Cet hôpital situé en Ville Nouvelle (ou Village Nègre) et à proximité des quartiers de Lamur et Médioni est bien localisé. Au sud de ces deux quartiers se trouvent la caserne de CRS et la caserne de la gendarmerie mobile. Ce témoignage de J. Kemencei sur la question des prélèvements sanguins forcés d’Européens n’est confirmé par aucun document officiel du 1er REI, certes lacunaire sur cette période. Le JMO du 1er REI [55] n’est pas exploitable, en effet entre le 30 juin et le 1er octobre 1962, le JMO s’interrompt. Le rapport sur le moral du 1er REI qui aurait été intéressant pour étudier la période est également absent [56]. De plus il n’existe, à notre connaissance, aucun témoignage de légionnaires, de policiers ou de gendarmes qui corrobore les propos de J. Kemencei.
Ainsi, malgré les hypothèses avancées, l’incertitude sur la date du témoignage et l’exhibition des cadavres d’Européens en pleine rue sont deux aspects du témoignage de J. Kemencei qui ne permettent pas de prendre en considération celui-ci pour établir l’existence de prélèvements sanguins forcés sur des Européens par le FLN.
Un territoire sans rumeurs : Tlemcen
Paradoxalement si les villes d’Oran et d’Alger connaissent des nombreuses rumeurs infondées ou troublantes dues à la concentration et aux tensions entre communautés, les campagnes ne semblent pas connaître ce phénomène. On peut expliquer l’absence de rumeurs par l’isolement et l’insécurité des campagnes, mais aussi par le retrait des unités militaires des différents secteurs ruraux isolés et leur regroupement sur des centres plus importants, ainsi que le départ des Européens sur des villages plus importants ou en métropole. Un témoignage d’un harki recueilli par un ancien officier SAS (section administrative spécialisée) [57], qui s’occupe de ses problèmes administratifs, apporte un éclairage nouveau sur les prélèvements sanguins. Ahmed M. est harki au 128e BI en poste à Parmentier (Sidi Ali Boussidi) au sud de Sidi-Bel-Abbès. Il est enlevé près du poste par deux harkis déserteurs le 10 avril et est remis au FLN. Il est conduit en voiture après plus de deux heures de route à Hennaya situé au nord de Tlemcen. Il est regroupé avec d’anciens harkis ou moghaznis dans une ferme.
Il a du mal à évaluer le nombre de détenus, qu’il estime à une centaine, parmi eux il signale deux Européens. Les prisonniers sont utilisés à retirer des cadavres de trois puits situés aux abords de la ferme : «Je ne pouvais pas compter les cadavres, mais ils étaient très nombreux.» Il n’a pas vu de cadavres d’Européens, mais les prisonniers étaient divisés en plusieurs groupes pour accomplir cette tache ; il n’a donc pas eu accès à l’ensemble du site. Sur ce point, G. Pujante signale dans son ouvrage qu’à Sidi Hammadi à l’ouest d’Oran, on trouve des cadavres d’Européens enlevés dans des puits désaffectés [58]. Il serait donc habituel de dissimuler des cadavres dans des puits dans cette région.
Les prisonniers, au nombre d’une centaine, ne sont plus qu’une dizaine au moment de son évasion. La raison en est que le FLN pratiquait sur les prisonniers des prélèvements de sang. Ahmed M. affirme avoir été prélevé de son sang par trois fois et «en grande quantité». Le prélèvement était effectué dans l’écurie, dans un garage ou dans la salle des tortures. Il n’y avait pas de lieu spécifique. Des «civils» et des membres du FLN procédaient aux prélèvements sanguins. Les pertes élevées parmi les harkis sont expliquées par des prélèvements de sang fréquents, mais aussi «parce qu’ils n’étaient pas nourris.» D’autres décès sont dus à des tortures : des coups avec des câbles électriques, des décharges électriques avec la gégène, l’obligation de boire de l’eau jusqu’à la mort, être attaché par les pieds, la tête en bas jusqu’à ce que la mort s’en suive. Ahmed M., malgré son état de faiblesse, parvient à s’échapper et à rejoindre la frontière marocaine après trois jours de marche de nuit. Il réussit à rejoindre l’Espagne, où il affirme ne peser que 45 kg.
Si nous faisons le bilan des déclarations du harki Ahmed M., on peut constater que les descriptions concernant les exactions touchant les harkis recoupent les nombreux témoignages recueillis jusqu’alors. En revanche, il s’agit de la première fois qu’est évoquée la pratique des prélèvements sanguins forcés sur les harkis. On peut être surpris des lieux cités pour faire des prélèvements : une écurie, un garage ou une salle des tortures, qui ne sont pas les meilleurs lieux pour garantir des conditions d’hygiène optimales aux prélèvements sanguins. La fréquence des prélèvements et l’insuffisance de nourriture montrent qu’il ne s’agissait pas pour les geôliers de garder vivant le prisonnier le plus longtemps possible, mais que c’était un moyen d’accélérer la mort des détenus. Dernière point intéressant de ce témoignage, la région de Tlemcen n’avait jamais évoqué jusqu’à maintenant par les rumeurs de prélèvements sanguins, alors même que cette région comptait de nombreux Européens.
Si 6 500 Européens sur les 11 000 sont partis en métropole, selon le maire de Tlemcen à la date du 26 juin 1962, il en reste encore plus de 4 500 sur place. La région connaît aussi des enlèvements d’Européens, comme le 4 mai, où 11 Européens sont enlevés à Tlemcen [59]. Enfin, si cette région semble située en dehors des grands lieux d’affrontements entre activistes de l’OAS et le FLN, malgré le cessez-le-feu du 19 mars, la région est loin d’être calme ; en effet, G. Pujante rapporte le compte-rendu d’une réunion à Rocher Noir [60] faisant état d’affrontements entre le 1er étranger de la Légion étrangère de Sidi Bel Abbès et des unités du FLN. Le 9 juin, les affrontements se traduisent pour le FLN par 16 combattants mis hors combat (blessés ou tués).
Le FLN devait nécessairement avoir dans la région un hôpital pour soigner ses blessés de la région et avait donc dû mettre en place une banque de sang. Un mois auparavant, un bulletin de renseignement quotidien du 4 mai rapporté par G. Pujante nous apporte une information qui est loin d’être anodine, faisant état du vol à Tlemcen « de flacons stériles avec du liquide anticoagulant.» [61]. Ces flacons sont utilisés lors des prélèvements sanguins pour éviter que le sang ne se coagule. Parmi les mesures d’aides du CICR aux hôpitaux du FLN, trois lieux sont mentionnés : Alger, Oran et Tlemcen. À Tlemcen, deux médecins ont dû être envoyés par le CICR [62]. La région de Tlemcen, jamais été mentionnée par des rumeurs de prélèvements sanguins, semble être importante pour les services médicaux du FLN, comme l’indiquent les différentes sources.
Conclusion
Entre la fin avril et le début du mois de mai 1962, de nombreux enlèvements ont lieu à Alger et à Oran. Des rumeurs persistantes affirment que des Européens sont enlevés pour être vidés de leur sang. Ces rumeurs d’enlèvements apparaissent systématiquement à la suite de la création par le FLN de structures médicales pour soigner les musulmans en toute sécurité.
Ces structures sont confrontées à une pénurie de banque de sang, alors même que les besoins pour les blessés sont nombreux. Le CICR est aussi alarmé par cette situation et tente de pallier la pénurie de médicaments et de poches de sang.
Les rumeurs sur les prélèvements sanguins ont trois origines différentes.
La première origine vient des activistes de l’OAS qui l’utilisent pour discréditer les médecins européens sympathisants du FLN, montrer les violences du FLN, dénoncer la passivité des autorités françaises et justifier par là leur cause. L’OAS s’appuie pour cela sur des témoignages de rescapés, qui se sont enfuis ou sur la découverte de centres d’interrogatoire d’Européens mis en place par le FLN pour obtenir des renseignements sur l’OAS. Sur les lieux des centres de détention du FLN, on retrouve des cadavres d’Européens torturés, dont les rumeurs attribuent les traces de torture à des actes de prélèvement de sang.
Une deuxième source des rumeurs provient de personnes libérées par les forces de l’ordre ou affirmant avoir été enlevés et s’être enfuis, des civils (femmes, personne âgée) ou des membres des forces de l’ordre (un policier, un légionnaire et un harki). Ils donnent des descriptions relativement précises des prélèvements sanguins.
La troisième origine des rumeurs est constituée de personnes qui côtoient les Européens : militaires en opération, gendarmes, officiers de renseignement, prêtre d’un internat et journaliste. Informés de la découverte de charniers, ils donnent les effectifs des victimes, les lieux et évoquent les rescapés éventuels. De leur côté, les services de renseignements français et les forces de l’ordre sont assez imprécis sur les prélèvements sanguins et n’évoquent pas la découverte de cadavres ayant été prélevés de leur sang. Le document militaire évoquant l’affaire du légionnaire enlevé pour être prélevé de son sang est le seul document officiel qui étaye les rumeurs.
Enfin, en mentionnant un troisième lieu de prélèvements, jamais évoqué par les rumeurs, le témoignage d’un harki montre que les prélèvements sanguins ne concernaient pas uniquement les Européens des deux grandes agglomérations de l’Algérie, mais pouvaient également concerner d’autres régions plus reculées. Ce troisième lieu démontre que les rumeurs des milieux européens ne sont pas à l’origine de l’invention des prélèvements sanguins.
l’historien et les rumeurs
Pour l’historien, les rumeurs rapportées par les Européens sont à la fois des indices, mais aussi des obstacles pour la compréhension des faits, cependant en les croisant avec d’autres sources, il est possible de faire la distinction entre l’affabulation et l’existence de faits troublants pouvant faire penser à la possibilité de prélèvements sanguins forcés. Pourtant, en l’absence de rapports d’autopsie sur les charniers découverts, il est difficile de dire avec certitude si les victimes retrouvées sont mortes des sévices subis ou s’ils ont fait l’objet de prélèvements sanguins avant d’être exécutés.
Certains historiens de la Guerre d’Algérie pourraient justifier l’absence d’étude sur les prélèvements sanguins forcés, même pour les réfuter, en expliquant qu’il s’agit là de rumeurs nées de fantasmes transformant l’ennemi en monstre ou en vampire et qu’il est absolument inconcevable que ce type d’action ait pu être imaginé, voire mené à bien. L’historien a le devoir d’envisager toutes les hypothèses, de la rumeur comme de la réalité des prélèvements sanguins, et se doit de ne pas fermer une piste au prétexte que des actes barbares ne peuvent avoir été commis par des hommes.
En dehors de cette étude sur l’hypothèse de prélèvements sanguins en Algérie, il est avéré que dans l’histoire du XXe siècle, trois pays, dont deux en Asie, ont procédé à de telles pratiques sur des prisonniers. L’Afghanistan des Talibans les a pratiqués avec «un personnel médical arabe ou pakistanais» sur des prisonniers de guerre, conservés comme «des banques de sang vivantes» [63]. Au Cambodge, les Khmers rouges les ont également pratiqués dans la prison S 21 [64].
Enfin, au Maghreb, le Front Polisario les a pratiqués sur des prisonniers marocains lors du conflit pour l’indépendance du Sahara occidental contre le Maroc dès 1975. Il est à noter que le Front Polisario avait ses bases-arrières en Algérie. Libéré avec 400 autres prisonniers en août 2004, le capitaine Ali Najab, pilote de Mirage, formé dans les écoles militaires françaises, évoque sa détention en 2005 au Monde : «les mieux portants devaient donner leur sang pour les hôpitaux. Certains devenaient de véritables vaches à sang.» Le Monde évoque aussi les témoignages d’Hamid et d’Houcène, «pompés jusqu’à dix fois par mois» [65].
Peut-on croire à une simple coïncidence si 13 ans après la fin de la Guerre d’Algérie et les prélèvements forcés effectués sur des Européens, d’autres prélèvements sanguins forcés aient pu avoir lieu sur ce même territoire algérien, mais cette fois-ci sur des prisonniers marocains ?
Grégor MATHIAS
auteur de
Les sections administratives spécialisées en Algérie
(1955-1962), L'Harmattan

L’auteur de cet article tient à remercier G. Pervillé, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Le Mirail, pour ses conseils et ses remarques lors de la rédaction de cet article, ainsi que pour l’apport de sources évoquant les prélèvements sanguins à Oran ou Alger.
notes
1 - Jean MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2001, p. 134.
2 - M. GUENTARI, Organisation politico-administrative de la révolution algérienne, OPU d’Alger, 1994, volume 1, p. 292. M. FAIVRE La Croix-rouge pendant la guerre d’Algérie, Lavauzelle, 2007, p. 48-49 : trois rapports des missions de secours du CICR entre le 29 mars et le 13 juin 1962 évoquent les problèmes sanitaires et médicaux des hôpitaux du FLN à Oran et Alger.
3 - Grégor MATHIAS, «Le sang des disparus d’Algérie en mai-juin 62 - un drame oublié de la guerre d’Algérie», Outre-Mers, T. 95, n°356-357, 2e semestre 2007, p. 265-280. Ce document m’a été remis par le père J. Saavedra (1930-2009), ancien légionnaire et traducteur à la sécurité militaire. Il avait traduit la lettre du légionnaire enlevé. Son nom apparaît sur le document, comme traducteur. Il a été ensuite chargé de détruire certaines archives de la Sécurité militaire lors du déménagement du centre de la Légion étrangère de Sidi Bel Abbés à Aubagne. Il a subtilisé le document avant sa destruction et l’a conservé 40 ans en sa possession avant de me le remettre. J. Saavedra a apporté un témoignage sur son itinéraire dans l’ouvrage d’E. MONTETY, Des hommes irréguliers, Perrin, 2006, chap. 4 , «Dieu s’arrête à Sidi Bel Abbés», p. 73-87. Deux autres officiers de la Légion étrangère ayant leur nom sur le document ont été également identifiés et contactés.
4 - Maurcie FAIVRE, 2007, p. 48-49 rapport N°251-008-014 du docteur Gaillard. Selon le rapport suivant du 23 mai au 13 juin, la situation semble avoir été résolue.
5 - M. FAIVRE, 2007, p. 48-49 rapport N°251-008-014 du docteur Gaillard. Selon le rapport suivant du 23 mai au 13 juin, la situation semble avoir été résolue.
6 - Rémi KAUFFER, L’OAS, Fayard, 1986, p. 296.
7 - J.-C. PEREZ, Le sang d’Algérie, éditions du Camelot et de la jeune garde, 1991, p. 35.
8 - Pierre NORA, L’OAS parle, Julliard, 1964, p. 256-263, document 61 «Mémorandum sur les enlèvements» du commandant Thomas remis à la défense de l’ex-capitaine Murat.
9 -J. MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, thèse Paris IV-Sorbonne, 1996 évoque le parcours du commandant Thomas, un officier qui a lutté le plus longtemps possible à Alger contre le terrorisme du FLN en coordonnant ses actions avec un responsable de l’OAS.
10 - P. NORA, L’OAS parle, Julliard, 1964. Cette version sera celle présentée par le commandant Thomas devant la Cour de sûreté de l’État pour défendre le capitaine Murat, responsable des commandos Deltas à Alger et de cette attaque en particulier en 1963.
11 - Yves COURRIERE, Les feux du désespoir, Poche, 1971, p. 728 et 730.
12 - SI AZZEDINE, Et Alger ne brûla pas, Stock, 1980 p. 144, 156 et 186-189.
13 - Y. COURRIERE, 1971, p. 693 et 727-734.
14 - F. DESSAIGNE, Journal d’une mère de famille pied-noir, l’Esprit nouveau, 1962, M. SUSINI, De soleil et de larmes, R. Laffont, 1982, p. 226-227. M. Susini est l’agent de liaison et la future épouse de J.J. Susini, un des dirigeants de l’OAS à Alger
15 - J. MONNERET, La phase finale de la guerre d’Algérie, Paris IV-Sorbonne, publiée à L’Harmattan, 2001, p. 138 s’appuyant sur les archives militaires (SHAT 1.H.1789). Des officiers de renseignements rapportent les rumeurs de prélèvements sanguins avec beaucoup de prudence et en expliquant qu’ils n’en possèdent aucune preuve, selon J. Monneret.
16 - Ibid, p. 131 et 134 : des enlèvements de femmes, d’enfants et de vieillards ont lieu à Belcourt, Kouba, Hussein Dey et Maison Carrée.
17 - SHD, JMO du 19e RG 1353 n°9. Les JMO des compagnies sont déficitaires pour l’année 1962 !
18 - J. MONNERET, 2000, La phase finale de la guerre d’Algérie, 2000, L’Harmattan, p. 134-135 rapport du général de Menditte, commandant du Corps d’Armée d’Alger.
19 - Ibid, 2000, p. 182-185
20 - Ibid, p. 309.
21 - J. MONNERET, 2006, p. 24 et p. 45 : 74 enlèvements sont recensés jusqu’au début juillet.
22 - G. PUJANTE, Itinéraire Lambda, de l’Algérie de papa à l’OAS, éd. Godefroy de Bouillon 2004, p. 231-232 et p. 335. G. Pujante, activiste de l’OAS fait état dans son ouvrage de documents des différents services de renseignements, ainsi que de documents du FLN et de réunions officielles des autorités militaires françaises sur Oran en 1962.
23 -J. KATZ, L’honneur d’un général Oran 1962, L’Harmattan, 1993, p. 192, à la date du 30 avril.
24 -M. de LAPARRE, Journal d’un prêtre en Algérie, Oran 1961-1962, Page après page, 2004, 254 p
25 -Si AZZEDINE, 1980, p. 188-189. Y COURRIERE, 1971, p. 728. L’information est donnée pour Alger.
26 -A. LANTA, Algérie, ma mémoire, 1999, éditions Bouchène Saint-Denis, p. 171 évoque des médecins qui travaillent au Village Nègre [connu aussi sous le nom de Ville Nouvelle] à Oran
27 - M. de LAPARRE, 2004, p. 94 et 97 et J. KATZ, 1994, p. 178.
28 - M. de LAPARRE, 2004, p. 94 et 97 et J. KATZ, 1994, p. 178.
29 - R. VETILLARD, témoignage de J.F., entretien téléphonique le 3 juin 2009. J.F. est policier à Oran à cette période et sera enlevé et détenu par le FLN à la mi-mai 1962, puis libéré par les forces de l’ordre
30 - R. DELPARD, Les oubliés de la guerre d’Algérie, 2003, annexe 5, p. 315-323 PV de Chouali-Chaili.
31 - G. PUJANTE, 2004, p. 243 Grâce à des complicités dans la police et la sécurité militaire, l’OAS s’était emparée des listes des membres du PCA en Oranie. G. Pujante mentionne en premier lieu le docteur Larribère parmi les 1100 membres du PCA en Oranie. p. 345 la clinique du docteur Larribère est surveillée par l’OAS.
32 - M. de LAPARRE, 2004, p. 102-103.
33 - R. DELPARD, 2003, p. 323-326, PV Y. et F. Anton.
34 - J. KATZ, 1993, p. 170-171 rappelle le contexte et évoque l’agression de la famille Anton.
35 - J. MONNERET, 2006, p. 68-69.
36 - G. PUJANTE, 2004, apporte d’autres précisions sur l’affaire Anton en relatant un autre PV, celui du 1er au 15 mai relatant les propos de René Bitsch, CRS rayé des cadres, qui était chargé de faire la liaison entre la gendarmerie mobile et Attou pour la recherche de dépôts d’armes de l’OAS. R. Bitsch sera assassiné le 4 mai par l’OAS. Voir également J. MONNERET, 2006, p. 46-56.
37 - J. KATZ, 1993, p. 9 et 160 à 178.
38 - M. GUENTARI, 1994, volume 1, p. 348 cite les dispensaires FLN à Ville nouvelle, Cité Petit, Petit-Lac, Brunie, Cholet, Victor Hugo, Planteurs, Ras el Aïn, Médioni (chirurgie). M. BENABOURA, OAS, Oran dans la tourmente, Dar el Gharb, Oran, 2005, p. 145 et p. 199. Il cite les mêmes lieux tout en ajoutant la rue Tombouctou pour la chirurgie, Bendaoud (les deux en Ville nouvelle) et Sidi El Houari et révèle l’identité des huit médecins, tous musulmans, à Oran.
39 - R. KAUFFER, 1986, p. 296.
40 - J. KATZ, 1993, p. 192
41 - J. MONNERET, 2006, p. 63.
42 - R. VETILLARD, témoignage de J.F. recueilli le 2 octobre 2008 et le 3 janvier 2009. R. Vétillard est l’auteur de Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, préface de G. Pervillé, Editions de Paris, 2008
43 - J. MONNERET, 2006, p. 60 Bulletin de renseignement n°988 du Deuxième Bureau : une prison clandestine se trouve au n°7 à la cité des Quatre chemins aux abattoirs.
44 -R. DELPARD, 2003, annexe 5, p. 315-323 PV de Chouali-Chaila, militant du FLN arrêté le 4 mai 1962 par les gendarmes français.
45 - F. SOUFI «L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962.» (p. 133-146) dans A. Oayau-Rosenman et L. Valensi, La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, Ed. Bouchène, 2004.
46 - J. MONNERET, 2001, p. 455, JO du 15 mai 1962, p. 1106.
47 - R. DELPARD, 2003, p. 207.
48 - G. DOLY-LINAUDIERE, L’imposture algérienne, Filpacchi, 1992, lettre du 13 mai, p. 185.
49 - M. de LAPARRE, 2004, p. 123
50 - Ibid, p. 130 et Tracts et émissions de l’OAS zone III : «Texte de l’émission réalisée sur les ondes de la TV le 26 avril.» mentionne l’occupation des abattoirs centraux le 24 avril par le chef FLN Kadiri avec l’aide des gardes mobiles, qui en expulsent les Européens. L’endroit aurait servi par la suite de poste de commandement au chef local du FLN.
51 -J. MONNERET, 2006, p. 167-169.
52 - Ibid, p. 65-66 citant G. TERNANT, L’agonie d’Oran, p. 113.
53 - R. VETILLARD, témoignage de J.F., entretien téléphonique le 3 juin 2009.
54 - J. KEMENCEI, Légionnaire en avant, J. Grancher, 1985, éd. de la Seine, succès du livre, 1991, p. 342-345.
55 - SHD, 7.U.618, un PV de dissolution du centre d’instruction de février 1962 signale la présence d’un dépôt de la Légion étrangère à Oran.
56 - SHD, 7.U.617, JMO du 1er REI 1958-1964.
57 - SHD, 7.U.618, les rapports sur le moral du 1er REI sont déficitaires de 1957 à 1964.
58 - J. du BOUCHAUD, ancien officier SAS en Algérie, a reconstitué le parcours militaire et civil d’Ahmed B., harki de1959 à 1962, à partir de son livret militaire et de son témoignage.
59 - G. PUJANTE, 2004, p.336.
60 J. MONNERET, 2000, La phase finale de la guerre d’Algérie, p. 171 et 231.
61 - Ibid, p. 332-333 réunion du 13 juin 1962, Rocher noir, n °2124/CSFA/EM entre C. Fouchet, représentant du gouvernement français pour les Affaires algériennes, le Général Fourquet, responsable des forces de l’ordre en Algérie et Abderrahmane Farès, représentant du GPRA. Le général Fourquet interpelle A. Farès sur les enlèvements d’Européens et les combats entre 1er Régiment étranger et deux unités du FLN. A. Farès répond que les enlèvements sont une réponse aux opérations de la Légion étrangère. C. Fouchet réplique que des enlèvements ont lieu dans des secteurs où la Légion n’est pas présente. Le général Fourquet affirme que le gouvernement a donné des ordres pour résoudre le problème posé par la présence de la Légion.
62 - Ibid, p. 335.
63 - M. FAIVRE, 2007, p. 48-49.
64 - M. BARRY, Le royaume de l’insolence, Afghanistan 1504-2001, Flammarion, 2002, p. 489. M. Barry est un spécialiste de l’Afghanistan. Il est actuellement professeur à l’université de Princeton. Il a travaillé comme consultant pour la Fédération internationales des droits de l’homme, Médecins du Monde et les Nations unies.
65 - Le Monde, 11 octobre 2005 «L’enfer sahraoui».